« Elle avait à la fois la bonté qui sourit aux misères, et le goût qui s’émeut aux belles choses… »

1 Dès sa première année d’existence, l’Union centrale bénéficie de la générosité de bienfaitrices, en particulier dans le domaine du textile et de la mode2. Des promesses de dons avaient déjà été adressées à la Société du progrès de l’art industriel à la suite des expositions de 1861 et 1863, c’est donc logiquement que la société fonde un patronage des dames en janvier 1865. Elle recueille par son intermédiaire les dons et les legs de grandes philanthropes qui sont souvent loin de n’être que les épouses d’hommes fortunés. Mécènes actives, cultivées et émancipées… Voici l’histoire de quelques-unes d’entre elles.

Alexandrine Grandjean soutient parmi les premières l’Union centrale en prêtant des œuvres anciennes de sa collection, comme le Triptyque de la Nativité attribué à l’atelier de Jean I Pénicaud, pour le « musée rétrospectif » de 1865. Une partie des œuvres qu’elle possède provient de l’héritage de son père antiquaire. Exerçant la même profession, elle enrichit ce premier noyau. « Personnage à la Balzac » selon l’historien d’art Léon Roger-Milès3, mademoiselle Grandjean se préoccupe de ses contemporains désargentés : son testament de 1893, complété en 1894, stipule qu’une somme de deux millions de francs léguée à la Ville de Paris doit permettre la construction d’un hospice à son nom, rue Clavel4. Si elle a envisagé un temps de faire du musée des Thermes de Cluny le légataire de sa collection d’œuvres d’art, elle ajoute à son testament en 1902 un codicille transférant ce legs à l’Union centrale5, pour une raison toujours inconnue. Est-ce l’ouverture prochaine du musée au pavillon de Marsan qui l’influence ou est-ce un tiers qui l’ oriente dans ce choix ? En 1923, en tout état de cause, plus de mille objets entrent au musée des Arts décoratifs : émaux limousins, bronzes du XVIe et du XVIIe siècle, mobilier, pendules et cartels du XVIIIe siècle, faïences et porcelaines ou encore boîtes en laque japonais. Tout ce qui compose ce legs révèle le raffinement de son hôtel de la rue de Courcelles et témoigne d’une expertise et d’un goût très sûrs.

La dynastie des Rothschild compte plusieurs donatrices dont la générosité a été essentielle pour les collections publiques françaises. Figure pionnière du féminisme français, l’écrivain Eugénie Niboyet ne manque pas de saluer leur action dans Le Vrai Livre des femmes : « La richesse ainsi employée à faire le bien profite à qui donne et à qui reçoit ; il n’y a que l’égoïsme et l’ingratitude qui nient le prix d’un bienfait, Mesdames Rothschild, mère et bru, ont toujours utilisé en bonnes œuvres une part de leurs revenus6. » Charlotte, baronne Nathaniel de Rothschild, est une artiste exposant au Salon des beaux-arts et à la Société des aquarellistes français entre 1864 et 1896. Elle légue au musée du Louvre sa collection de primitifs italiens et au musée de Cluny des œuvres gothiques. L’Union centrale reçoit en 1901 sa collection de coffrets et de boîtes en cuir et maroquin7 et un ensemble de presque trois cents bijoux. L’épouse de son petit-fils Henri, Mathilde Weissweiller, soutient le patronage des filles israélites de Paris, la Ligue franco-américaine contre le cancer et crée pendant la Première Guerre mondiale une ambulance pour les grands brûlés8. Son engagement dans le milieu sociomédical et son mariage avec le baron Henri de Rothschild, qui a lui-même reçu une formation de médecin, trouvent un prolongement dans l’expérience de la traduction, puisqu’elle traduit en français l’ouvrage du professeur Albert Adamkiewicz, Pensée inconsciente et vision de la pensée9. Ce parcours lui donne-t-il une conscience aiguë de la fragilité de la vie, perceptible dans son activité de collectionneuse ? Elle légue en effet à l’Union centrale en 1927 un ensemble de memento mori comprenant des netsuke, des épingles de cravate, des statuettes, des breloques et d’autres objets représentant des crânes humains et des squelettes.

Contemporaine de ces donatrices, la marquise Marie-Louise Arconati-Visconti est la fille du journaliste et député républicain Alphonse Peyrat. Veuve en 1876 d’un aristocrate italien fortuné, elle met sa fortune au service de l’enseignement et des arts10. Liée au milieu universitaire, elle donne deux millions de francs pour la construction de l’Institut d’art et d’archéologie en 1920. Elle tient parallèlement deux salons dans lesquels elle reçoit des politiciens libéraux (dreyfusards et jauressiens), des intellectuels, des artistes et des conservateurs de musée11. Elle fait don de ses collections au musée du Louvre – le conservateur Émile Molinier ayant été un de ses conseillers –, au musée Carnavalet, aux musées d’Angers et de Lyon. Le musée des Arts décoratifs bénéficie également de dons successifs, entre 1893 et son décès, comprenant notamment des boiseries, de nombreuses porcelaines de Meissen, des bijoux de la Renaissance jusqu’à la période contemporaine, des œuvres d’art islamique, des fragments de vitraux et des tapisseries du Moyen Âge.

1Léon Roger-Milès, «  Alexandrine Grandjean, collectionneuse  », Le Figaro, 1er décembre 1909, p. 5.

2Union centrale des beaux-arts appliqués à l’industrie, Le Beau dans l’utile. Histoire sommaire de l’Union centrale des beaux-arts appliqués à l’industrie, suivie des rapports du jury de l’exposition de 1865, Paris, Union centrale, 1866 p. 79-80.

3Roger-Milès, 1909, p. 5.

4L’hospice ne fut jamais réalisé et la Ville de Paris affecta la somme à une autre vocation en 1932 («  Approbation du compte du legs Grandjean  », Bulletin municipal officiel de la Ville de Paris, 12 juillet 1932, n° 158, p. 2967-2968).

5Préfecture de la Seine, Recueil des actes administratifs de l’année 1909, partie municipale, deuxième section, décembre 1909, n° 12, p. 816-817.

6Eugénie Niboyet, Le Vrai Livre des femmes, Paris, E. Dentu, 1863, p. 112.

7Préfecture de la Seine, Recueil des actes administratifs de l’année 1899, partie municipale, deuxième partie, septembre 1899, n° 9, p. 626-627.

8Anonyme, «  Deuil  », L’Univers israélite, 20 août 1926, n° 48, p. 594-595.

9Albert Adamkiewicz, Pensée inconsciente et vision de la pensée : essai d’une explication physiologique du processus de la pensée et de quelques phénomènes “surnaturels” et psychopathiques, traduit de l’allemand par la baronne Henri de Rothschild, Paris, J. Rousset, 1906.

10Gaston Migeon, La Marquise Arconati-Visconti, notice lue à l’assemblée générale annuelle de la Société des amis du Louvre, le 17 février 1924, Paris, Lahure, 1924.

11Gérard Baal, «  Un Salon dreyfusard, des lendemains de l’Affaire à la Grande Guerre : la marquise Arconati-Visconti et ses amis  », Revue d’histoire moderne et contemporaine, juillet-septembre 1981, t. 28, p. 433-463.

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