Né à Bruxelles en 1828, Peyre est avant tout un praticien : formé dans l’atelier de l’ébéniste et antiquaire parisien Georges Monbro, il est d’abord sculpteur ornemaniste sur bois, avant de devenir architecte décorateur sous le Second Empire1. Il travaille pour les Stern et les Gunzburg et collabore avec l’architecte Émile Leriche pour l’hôtel particulier de Marguerite Roussel – la mère du dramaturge Raymond Roussel – rue de Chaillot. Edmond Bonnaffé, historien d’art et collectionneur, écrit en 1899 à propos de ces travaux qu’ils sont « neufs2 » et « pleins d’ingéniosité3 ». La réalisation la plus commentée de Peyre, et de loin la plus polémique, est l’escalier monumental qu’il aménage pour le baron Hirsch de Gereuth dit Moïse, rue de l’Élysée – dans l’hôtel réalisé en 1861 par Hector Lefuel pour l’impératrice Eugénie – et dont la première marche, « digne de Versailles4 », mesure plus de sept mètres de largeur. L’ensemble aurait coûté plus de deux millions de francs au propriétaire5 !

Cette activité apporte à Émile Peyre un confort financier grâce auquel il peut acquérir une collection de premier rang. Son hôtel particulier de l’avenue Malakoff renferme de nombreuses œuvres, principalement du Moyen Âge au XVIIIe siècle. Peyre ne s’intéresse en effet guère à l’art de son temps. Galerie d’Adam et Ève, loggia, cabinet de peinture italienne, cabinet des dessins, cabinet des grisailles, cabinet des Hubert Robert, salon des Boilly, salons Louis XIV et Louis XVI, de la cave au grenier, boiseries, tapisseries, peintures et sculptures occupent tout l’espace. Peyre, en architecte décorateur, a su les disposer en une scénographie que révèlent les photographies conservées à la bibliothèque des Arts Décoratifs. Celles-ci ne rendent néanmoins pas les effets de lumière qu’il a conçus pour mettre en valeur chacune de ses œuvres6.

Même s’il s’est trouvé dans l’obligation de vendre certaines de ses pièces (aujourd’hui au Metropolitan Museum of Art de New York ou au Victoria and Albert Museum de Londres), Peyre fait de l’Union centrale son légataire universel dans un testament rédigé le 29 juin 18997. Les rentes, les terrains et les actions soutiennent l’ouverture prochaine du musée tandis que les quatre mille œuvres d’art de sa collection et les ouvrages de sa bibliothèque doivent participer à l’érudition, à la formation du goût des artisans et du grand public. Le legs de Peyre enrichit de manière considérable le fonds ancien de la collection de l’Union centrale, encore modeste avant 1905.

Peyre a d’ores et déjà apporté son soutien à l’institution au cours des décennies précédentes en prêtant des œuvres pour les différentes expositions organisées au palais de l’Industrie. Son legs comporte des sculptures – telles les frises provenant du château de Vélez-Blanco en Espagne, La Vierge de Giovanni Buora ou L’Écorché réalisé dans le style de Lodovico Cigoli –, des meubles et des boiseries du Moyen Âge et de la Renaissance – comme des stalles de chœur, une table à l’italienne, le coffre à pentures qui fait partie des plus anciens meubles conservés dans les collections publiques françaises, ou encore le lutrin surmonté d’un aigle provenant de l’église de Subligny. La moitié de la collection de retables du musée provient également de sa collection, tel le Polyptyque de la Vierge à l’Enfant par Antonio de Carro, tout comme la quasi-totalité de la peinture italienne : La Crucifixion (attribué à Vicino da Ferrara), La Rencontre de Jason et Médée (attribué à Biagio d’Antonio) et La Vierge à l’Enfant et sainte Agnès (attribué à Le Bagnacavallo) en sont des exemples remarquables. Parmi les autres pièces exceptionnelles, se distinguent un ensemble de tapisseries des XVIe et XVIIe siècles – comme Les Bûcherons de Jehan Grenier et Tancrède rend la liberté à Herminie, inspirée de La Jérusalem délivrée écrite par Le Tasse – et le retable en os sculpté représentant l’Ancien et le Nouveau Testament, réalisé par Giovanni di Jacopo dans l’atelier des Embriachi, représentatifs du gothique international. Peyre s’intéresse cependant moins aux objets d’art.

Se trompant rarement dans ses attributions et aidé de ses connaissances et ses relations dans le milieu des antiquaires, des collectionneurs et des historiens d’art – il échangeait notamment avec Godefroy Brauer, Bernard Berenson et Eugène Piot – il a pu constituer une collection unique et aujourd’hui encore essentielle pour l’institution.

1Michel Fleury, Anne Dugast et Isabelle Parizet, Dictionnaire par noms d’architectes des constructions élevées à Paris aux XIXe et XXe siècles, Paris, Service des travaux historiques, 1990-1996, t. IV, notice 3883  ; voir également Le Vertige des images II. Jules Maciet et ses amis [en ligne]. Les Arts Décoratifs, 2011. Disponible ici.

2Edmond Bonaffé, «  L’architecte et l’architecture modernes  », Gazette des beaux-arts, août 1889, t. II, p. 173.

3Ibid.

4Ibid.

5Dominique Frischer, Le Moïse des Amériques. Vies et œuvres du munificent baron Hirsch, 2002, Paris, Bernard Grassart, p. 182-185.

6Jean-Louis Vaudoyer, «  Le musée de l’Union centrale des arts décoratifs  », La Revue de l’art ancien et moderne, 1920, t. 37, p. 202-203.

7Monique Blanc, Retables. Les collections du musée des Arts décoratifs, Paris, Réunion des musées nationaux, 1998, p. 14.

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