Cat. 19 : Pot à oille et dou­blure, Robert-Joseph Auguste (1723-1805), Paris, 1784-1789. Argent. Paris, Les Arts Décoratifs, musée Nissim de Camondo, inv. CAM 254 © Paris, Les Arts Décoratifs, photo Jean Tholance

Les œuvres de Robert-Joseph Auguste dans les collections du musée Nissim de Camondo, par Sylvie Legrand-Rossi

Sollicité par Catherine II à partir de 1776, Robert-Joseph Auguste lui livre quatre services de table auxquels ont été donnés ultérieurement les noms de villes russes : Ekaterinoslav (1776-1778), Kazan (1778), Nijni-Novgorod (1778-1779) et Moscou 1782-1783). Egalement commandés à Paris par l’impératrice, deux autres services de gouvernement, ceux de Saratov (1777-1778) et de Simbirsk (1780), ont peut-être été réalisés par Auguste [1]. Au total sont exécutés vingt-deux services destinés aux gouverneurs des différentes provinces créées par la réforme administrative de l’Empire entreprise en 1775. Cinq ont été fabriqués à Saint-Pétersbourg. Dix-sept autres ont été produits hors de Russie dans les plus grands centres de l’orfèvrerie européenne : Londres, Paris et Augsbourg [2]. D’un style néoclassique affirmé, ces services se veulent l’expression d’un pouvoir fort, tourné vers la modernité.

En 1797, Paul Ier, successeur de Catherine II, ordonne leur rapatriement vers Saint-Pétersbourg et beaucoup de pièces sont alors fondues. Seuls les vestiges de ces impressionnantes commandes étaient encore conservés à la veille de la Révolution russe. Les ventes soviétiques de l’entre-deux-guerres ont entraîné la dispersion d’une partie de ces ensembles.

On considère généralement que les deux paires de compotiers accompagnés de leurs cloches du musée Nissim de Camondo [3], livrées par Auguste en 1782-1783, faisaient partie du service dit de Moscou, le plus coûteux de tous en raison de l’importance de ce gouvernement (Cat. 17 et 18 ) [4].

Le 12 juillet 1929, Moïse de Camondo acquiert chez Jacques Helft pour 250 000 francs une paire de cloches rectangulaires et de « jattes à crème » s’adaptant sous celles-ci, réalisées en 1782 par Auguste, ainsi qu’une paire de cloches rondes de 1782 du même auteur et de plats ronds s’adaptant sous ces dernières, exécutés en 1777 par son collaborateur Louis-Joseph Lenhendrick [5]. Mais le 5 novembre 1930, le collectionneur échange contre 40 000 francs les deux cloches rondes et leurs plats contre une paire de cloches et de jattes carrées provenant d’une vente russe à Berlin [6], probablement celle du 25 septembre 1930 [7]. Il réussit ainsi à réunir deux paires de compotiers et leurs cloches par Auguste provenant du prestigieux service dit de Moscou, de formes respectivement rectangulaires et carrées. On peut penser que son goût connu pour la symétrie et les paires d’objets l’a amené à procéder à cet échange. Selon son inventaire après décès dressé en 1935-1936 et qui suit l’ordre de présentation des objets au sein de chaque pièce de l’hôtel, cette double paire est en effet placée dans la salle à manger sur les deux consoles-dessertes (CAM 239) disposées de part et d’autre de la grande console d’architecture en marbre.

Ces œuvres sont représentatives du néoclassicisme à son apogée. Les jattes, à contours, sont bordées d’un tore de laurier. Les cloches reposent sur une base unie à contours formant gorge. Au-dessus, un rang de gros godrons est surmonté d’une large frise à canaux unis alternant avec des dards sur fond amati. Au sommet, une rosace de feuilles d’acanthe porte en son centre une graine en forme de pomme de pin.

Donnés au musée des Arts décoratifs en 1928 par Jacques et Yvon Helft [8], une cloche ronde par Auguste de 1782-1783, et son plat rond par Louis-Joseph Lenhendrick de 1777-1778, provenant tous les deux du service dit de Moscou, présentent un décor similaire et ne sont pas sans rappeler la première acquisition de Moïse de Camondo.

Réalisé en 1784-1785, soit plus d’un an après le service dit de Moscou, le pot à oille en argent d’Auguste conservé au musée Nissim de Camondo frappe, en revanche, par son style plus archaïque (Cat. 19). Les formes généreusement ventrues de la panse, le décor feuillagé, le couvercle bombé en profil de doucine surmonté d’une hure de sanglier naturaliste et le plateau à contours bordé d’oves sont autant d’éléments stylistiques qui témoignent de la survivance attardée du rocaille [9]. L’orfèvre a-t-il dû se conformer ici au goût conservateur de son client ? Auguste s’inscrit ici dans la continuité de François-Thomas Germain (1726-1791) qui réalisa pour la couronne du Portugal un service entier suite aux destructions du tremblement de terre de Lisbonne en 1755.

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Fig. 10 : Détail des armoiries du pot à oille
Inv. CAM 254
© Paris, Les Arts Décoratifs, photo Jean Tholance

Bien que sa provenance soit inconnue, son poinçon de décharge prouve que ce pot à oille fut acheté par un client étranger, peut-être portugais, comme le laissent penser les médaillons surmontés d’une couronne de marquis qui contiennent des armoiries d’alliance rapportées. Elles ont été récemment identifiées comme celles de Gaspar Pessoa Tavares de Amorim (né le 20 janvier 1740 à Fundão, Castelo Branco, Portugal), négociant de Lisbonne et chevalier de l’Ordre du Christ, qui les reçut le 26 juin 1795 [10] (Fig. 10).

Ce pot à oille, son plateau et la cuillère à pot en forme de coquille Saint-Jacques qui les accompagne (Cat. 20 et 21) ont été acquis par Moïse de Camondo le 31 octobre 1928 pour la très importante somme de 450 000 francs [11]. La cuillère n’est pas l’œuvre d’Auguste, mais celle d’un maître parisien non identifié [12]. Un pendant de ces trois pièces est passé en vente chez Christie’s en 1982 (Christie’s, Genève, 1er déc. 1982, n° 223).

Sylvie Legrand-Rossi, conservatrice en chef au musée Nissim de Camondo

[1] Marina Lopato, The Jewellers of Old St. Petersburg, 2006, p. 81-84.

[2] Wilfried Zeisler, « Ventes soviétiques et enrichissement des collections publiques françaises : le cas de certains objets d’art », Revue du Louvre, 2010, n° 5, p. 94-95 et p. 100, note 31.

[3] Gérard Mabille, Orfèvrerie française des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. Catalogue raisonné des collections du musée des Arts décoratifs et du musée Nissim de Camondo, Paris, Flammarion, 1984, p. 20-21, n° 10 et 11 repr.

[4] Baron de Foelkersam, Inventaire de l’argenterie conservée dans les garde-meubles des palais impériaux…, Saint-Petersbourg, 1907, vol. 2, p. 167-174.

[5] Carnet d’achat, 2e volume, 12 juillet 1929 (archives du musée Nissim de Camondo) : « […] Cet ensemble a été commandé sous le règne de Louis XVI à Paris et faisait partie de la collection d’orfèvrerie française du 18e siècle à la Cour de Russie ».

[6] Carnet d’achat, 2e volume, 5 novembre 1930 (archives du musée Nissim de Camondo) : « Echange de deux cloches rondes en argent achetées chez Helft le 12 juillet 1929 contre deux cloches carrées. Vente russe à Berlin ».

[7] Catalogue de vente, Kostbare Goldemaildosen : Französisches Silber des 18. Jahrunderts, Berlin, Hermann Ball/ Paul Graupe, 25 septembre 1930, p.14 repr. et p. 15, n° 28 et 29.

[8] Paris, musée des Arts décoratifs, inv. 26750 et 26751.

[9] Mabille, op. cit, p. 24 repr. et p. 25, n° 13 et 14.

[10] Visconde de Sanches de Baena, Archivo heraldico-genealogico, vol. I, Lisbonne, 1872, p. 286, n° 936 (je remercie Mme Clara Serra, conservatrice au musée Calouste Gulbenkian de Lisbonne, pour cette identification).

[11] Carnet d’achat, 2e volume, 31 octobre 1928 (archives du musée Nissim de Camondo) : « Une soupière ronde en argent avec son double fond, son couvercle, son plateau et sa cuillère à potage ».

[12] Mabille, op. cit, p. 158-159 repr., n° 251.

Pratique

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Du 16 novembre 2011 au 1er avril 2012 au musée Nissim de Camondo
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