Le comte désire que son hôtel bénéficie de toutes les installations nécessaires au bon fonctionnement du service domestique et au confort quotidien : éclairage électrique, chauffage central, eau courante et stérilisée (fig. 5), ascenseurs, système de nettoyage par le vide, cuisine fonctionnelle et salles de bains hygiéniques. C’est vraiment dans ce domaine que transparaît son goût de la modernité.

Ayant auparavant aménagé de luxueux hôtels de voyageurs, René Sergent est au fait des dernières innovations en matière d’hygiène et de confort et possède donc les meilleures compétences.

Hormis le charbon utilisé pour le chauffage et la cuisson des aliments, toutes les autres sources d’énergie sont distribuées par réseaux : l’eau, le gaz et le téléphone, par la Ville de Paris ou par l’État ; l’électricité pour l’éclairage, et l’air comprimé pour les ascenseurs, par des compagnies privées. Sur place, l’énergie nécessaire aux services des sonneries et du téléphone provient de piles Leclanché montées en batterie dans des placards du sous-sol.

La circulation de ces fluides par câbles, tuyaux et gaines assure le confort de façon discrète. C’est le cas du chauffage : un réseau de gaines maçonnées dans l’épaisseur des murs permet de distribuer au sol, par 35 bouches de soufflage à grille réglable, l’air chaud filtré et pulsé du calorifère. Des radiateurs installés dans les espaces de service complètent ce dispositif. Ce système de chauffage à vapeur à basse pression et la distribution de l’eau chaude font l’objet d’un devis descriptif extrêmement détaillé1. Commencée dès l’été 1912, l’installation était censée être opérationnelle pour l’hiver suivant, ce qui ne semble pas être le cas. Moïse de Camondo s’en indigne auprès de René Sergent : « Mr Tédeschi a vu Mr Godeberge qui prétend que tout marche normalement, alors que je constate que L’ON NE CHAUFFE PAS. Depuis six semaines, suivant les promesses de Mr Godeberge, mon immeuble devait être chauffé par le calorifère. […] J’EXIGE que la maison soit chauffée2. »

D’après la correspondance conservée, il semble que les déconvenues soient nombreuses : malfaçons, retards, matériel défectueux… Un expert est nommé pour surveiller les réparations. Effectivement, elles semblent nécessaires d’après ce télégramme adressé par Tédeschi au comte en janvier 1914 : « Ai regret de vous annoncer qu’un élément de la grosse chaudière rue Monceau a aussi éclaté. Hôtel reste donc sans chauffage et sans eau chaude3. »

Autre source de mécontentement pour Moïse de Camondo, le fonctionnement de son ascenseur (fig. 6). Sont installés fin 1912 deux ascenseurs aéro-hydrauliques à piston plongeur4, l’un pour les domestiques et l’autre pour « les maîtres ». Pour celui-ci, une cabine en acajou moucheté et sculpté est réalisée d’après une maquette5. Peu après son emménagement, le comte, mécontent, s’adresse à René Sergent : « Je continue à vous signaler le mauvais état de fonctionnement de l’ascenseur. Ses divers organes, ainsi que les portes, fonctionnent très irrégulièrement. […] Comme je vous ai déjà prévenu, je vous prie de ne pas ordonner la fin des paiements à la maison Vernes, Guinet, Sigros & Cie avant que j’ai (sic) obtenu satisfaction6. »

Pour l’éclairage, l’installation des cuisines et salles de bains, des entreprises très performantes, dirigées par des ingénieurs centraliens, sont chargées des travaux7 : Mildé installe l’électricité ainsi que les services des sonneries et du téléphone (cat. 6) ; Cubain exécute les travaux de fumisterie et livre fourneaux, rôtisserie, chauffe-plats, bacs de plonge et de lavage dans la cuisine et ses dépendances8 (fig.7) ; enfin, Kula met en place la plomberie et l’équipement sanitaire (fig. 8).

En mars 1913, alors que Moïse de Camondo est en croisière en Méditerranée, Tédeschi tente de coordonner les différents corps de métiers et raconte ses visites quotidiennes : « Je reviens de la rue de Monceau où j’avais convoqué Godeberge et Kula pour les mettre d’accord et coordonner leur travail respectif (étage des domestiques) où il faut que les travaux d’alimentation d’eau chaude soient terminés pour les essais, lesquels essais doivent être faits avant qu’Ebel puisse commencer le carrelage de votre salle de bains. Ce sont, en effet, ces essais qui diront si la tuyauterie Kula n’a pas à être révisée et dans le cas de révision, il est nécessaire évidemment qu’elle soit faite avant qu’Ebel entreprenne son travail. Bref, tout est d’accord maintenant, et ces essais se feront mercredi prochain. Dès lors, comme ledit étage des domestiques sera déblayé, les peintres pourront en prendre possession9 . »

Dans ces espaces modernes et fonctionnels, peinture Ripolin ou carrelages et revêtements céramiques10 (fig. 9) recouvrent les sols, les murs, voire le plafond dans la cuisine. Pour les sols dans les étages dévolus au service, on utilise aussi un nouveau matériau sain et hygiénique : le porphyrolithe11. Sans doute grâce à ses énergiques exhortations, Tédeschi est soulagé d’annoncer à Moïse de Camondo, bientôt de retour : « J’ai la satisfaction de pouvoir vous dire, aujourd’hui, que sauf quelques finitions et une dernière couche de peinture à l’étage des domestiques, les travaux, depuis votre départ, ont marché comme je le voulais et étant tous les jours sur le dos des ouvriers je suis arrivé, heureusement, à un résultat dont je n’ai pas trop à me plaindre. Le reste marche aussi d’une façon assez satisfaisante12. »

1Marie-Noël de Gary et Gilles Plum, Les Cuisines de l’hôtel Camondo, Paris, Union centrale des Arts décoratifs, 1999.

2Lettre de Léonce Tédeschi du 20 mars 1913. AMNC. LC47.

3Lettre de Léonce Tédeschi du 13 janvier 1914. AMNC. LC36, p. 9.

4Vernes Guiret Sigros, mémoire de travaux. AMNC. LM63.3.5.

5La cabine est réalisée par la maison Housset et Guillemin. AMNC. LM63.6.9.

6Correspondance du 27 avril 1914. AMNC. LC36, p. 85. Et par un courrier du 27 juillet 1915, Moïse de Camondo écrit : « De retour d’un petit déplacement j’ai trouvé, à nouveau, mon ascenseur ne fonctionnant pas. »

7Marie-Noël de Gary, « L’hôtel de Moïse de Camondo. Les centraliens et le confort moderne : Cubain, Kula, Mildé », Le Paris des centraliens, bâtisseurs et entrepreneurs, Action artistique de la Ville de Paris, 2004, p. 212-215.

8Marie-Noël de Gary et Gilles Plum, Les Cuisines de l’hôtel Camondo, Paris, Union centrale des Arts décoratifs, 1999.

9Lettre de Léonce Tédeschi du 20 mars 1913. AMNC. LC47.

10Les travaux sont réalisés par l’entreprise A. Ebel. AMNC. LM63.9.17.

11Ciment composé de magnésie, spath, farine de bois et couleurs minérales, mélangés à une solution de chlorure de magnésium. Parmi ses avantages, il est résistant à l’usure et léger, incombustible et absorbant acoustique (Le Béton armé, n° 73, juin 1904, p. 193). Posé par l’entreprise P. Blanc & Cie au printemps 1913. AMNC. LM63.15.29.

12Correspondance, 31 mars 1913. AMNC. LC47.

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