La réplique d’un chef-d’œuvre : le secrétaire à cylindre de Jean-François Œben (vers 1760) par Bert Declerck

du 12 septembre 2012 au 17 février 2013

LE SECRéTAIRE à CYLINDRE DE JEAN-FRANÇOIS ŒBEN

Secrétaire à cylindre à rideau, estampille de Jean-François Oeben, maître en 1761, vers 1760
Inv. CAM 191
© Les Arts Décoratifs

Reçu « ébéniste et mécanicien du Roi » en 1760, Jean-François Œben (vers 1720-1763) mit au point un nouveau type de meuble appelé secrétaire à cylindre dont l’exemplaire le plus célèbre est le « Bureau du Roi » commandé par Louis XV en 1761 et livré par Jean-Henri Riesener, son élève et successeur, en 1769 (aujourd’hui au château de Versailles).

Le secrétaire de dame exceptionnel vers 1760 conservé au musée Nissim de Camondo (inv. CAM 191) en est une préfiguration à petite échelle. Il provient de la collection du comte Boni de Castellane et a été acquis par Moïse de Camondo en 1899 auprès de l’antiquaire Seligmann.

Doublé au revers par une toile forte, le quart de cylindre à lamelles coulisse à l’arrière, dans un caisson, et ouvre sur deux rangs de trois tiroirs. On compte cinq autres tiroirs en façade. Ce meuble galbé sur toutes ses faces repose sur quatre pieds cambrés.

Il est plaqué en bois de rose disposé à 45° et orné de 21 marqueteries florales sur un fond en érable ondé teinté de couleur gris-vert. Ces véritables « peintures en bois » dont l’atelier de Jean-François Œben avait la spécialité sont réalisées en amarante, érable ondé, houx, loupes de frêne et d’érable. Bordés de filets en houx naturel et teinté noir, des entrelacs en amarante encadrent ces compositions dont certains motifs débordent du cadre : c’est là une autre marque du « style Œben ».

A l’origine, les couleurs de ce secrétaire étaient plus contrastées comme le montre l’extraordinaire réplique réalisée par Bert Declerck entre 1992 et 1998 à l’aide de techniques de construction et de décor les plus proches possibles de celles du XVIIIe siècle.

LAPLIQUE DE BERT DECLERCK

Réplique du secrétaire à cylindre de Jean-François Œben achevée par M. Bert Declerck en 1998
© M. Jos Verhoogen

Alors qu’il est étudiant en ébénisterie à l’Institut Saint-Luc à Tournai (Belgique), Bert Declerck découvre à l’âge de 17 ans le secrétaire à cylindre d’Œben lors d’une visite au musée Nissim de Camondo. Il choisit alors d’étudier ce meuble pour son diplôme, puis décide d’en réaliser une reproduction à l’identique. Beaucoup de recherches s’avèrent nécessaires concernant les outils utilisés, les techniques de construction et de marqueterie, la teinture des bois et le mécanisme. Conscient qu’il s’agit d’une tâche longue et ardue, il réussit à réunir 90.000 € sous forme de bourses, donations, mécénats et prêts pour réaliser cette étude.

Son objectif est de reproduire le secrétaire à cylindre d’Œben au moment où il quitte l’atelier de l’ébéniste, c’est-à-dire de retrouver les couleurs et l’aspect de surface du meuble vers 1760.

Pendant plus de 6 ans, entre 1992 et 1998, il travaille 7 jours sur 7 jours afin d’atteindre le niveau de perfection technique qu’il s’est fixé. Sur les 11.000 heures de travail effectuées, 30 seulement relèvent d’un travail mécanique à la scie à rubans. Grâce à la collaboration de restaurateurs de mobilier ancien en Europe et aux Etats-Unis ainsi qu’à l’étude d’autres œuvres d’Œben dans les collections françaises, anglaises, hollandaises et américaines, Bert Declerck a pu pénétrer les procédés de fabrication du célèbre maître ébéniste. Il a employé autant que possible des outils similaires à ceux en usage à l’époque. De ce point de vue, cette réplique se veut plus une interprétation qu’une copie au sens strict.

LETI

Fig. 1 : Le montage « à blanc » du bâti
© Photo Bert Declerck

Le bâti du secrétaire d’Œben est en chêne avec un cadre en hêtre contenant 6 tiroirs en alisier. Pour retrouver sa forme sous l’épaisseur du placage, Bert Declerck a pris une centaine de photographies de l’original ainsi que de nombreuses mesures. Il a inventé plusieurs dispositifs pour effectuer des relevés précis des pieds et des côtés galbés. Au total, 12 dessins grandeur nature (épures) ont été exécutés.

Les bois qu’il a utilisés sont identiques à ceux de l’original et tous les assemblages visibles ont été fidèlement reproduits et réalisés manuellement. Le bâti du meuble a d’abord été monté « à blanc » (fig. 1), puis les assemblages ont été collés avec une colle d’origine animale utilisée à chaud. Pour cette opération, les pièces du bâti ont dues été préchauffées au-dessus d’un poêle afin d’éviter que la colle ne se refroidisse. Le même procédé a été employé pour assembler le cadre en hêtre des tiroirs et la structure en alisier de ces derniers.

LA TEINTURE DES BOIS

Les couleurs du secrétaire à cylindre d’Œben ont pâli avec le temps, notamment les teintes vertes qui sont très sensibles à la lumière visible et aux rayons ultra-violets. Afin de retrouver les couleurs d’origine, Bert Declerck a étudié d’autres meubles de cette époque réalisés par Jean-François Œben ou Jean-Henri Riesener (1734-1806) dont certaines parties avaient été peu exposées à la lumière.

Pour les recettes de teinture du XVIIIe siècle, les ouvrages d’André-Jacob Roubo (L’Art du Menuisier Ebéniste, vol. 3, Paris, 1771) et Curiösen Künstler (1703) se sont révélés des sources très utiles.

Reproduire la couleur verte a été particulièrement difficile et Bert Declerck a dû procéder par essai et erreur. Fournie par l’ouvrage de Roubo, la première recette était un mélange de teintures bleue et jaune, obtenues par dissolution d’indigo dans de l’acide sulfurique avec addition d’eau, d’une part, et par une mixture d’épine-vinette, d’ocre jaune et de safran, d’autre part. Après plusieurs expériences, il s’est avéré que l’acide sulfurique affaiblissait la structure du bois. Une deuxième recette à base d’indigo, d’alun, d’acide acétique et de sulfate de fer utilisé comme mordant, a alors été testée. Mais la teinture ne pénétrait pas au cœur du bois.

Finalement, une couleur verte satisfaisante a été obtenue en employant l’indigo délayé dans de l’eau chauffée à 60°C et additionnée d’acide picrique. Pour éviter tout problème d’évaporation, la teinture a été réalisée dans un récipient hermétique, équipé d’un tube rempli de billes de marbre qui permettaient de condenser l’eau pour maintenir constante la concentration des coloris.

LA MARQUETERIE

Afin de diminuer l’épaisseur des joints entre les découpes de bois et obtenir ainsi un résultat semblable à celui de l’original, plusieurs techniques ont été utilisées : Tarsia certosina (incrustation dans la masse) ; Tarsia a incastro ou « à découpage par superposition » (marqueterie Boulle) ; marqueterie « à découpage élément par élément » et marqueterie à découpe conique.

La marqueterie des parties planes : le dessus du gradin

Fig. 2 : La découpe des fleurs et des tiges (avant incrustation)
© Photo Bert Declerck

Après mise au point d’un dessin préalable, les entrelacs en amarante et les filets en houx naturel et teinté noir ont été collés sur un papier kraft, côté face. Les fleurs ont été découpées pièce à pièce, puis ombrées au sable chaud d’après un autre dessin figurant le modelé. Le bouquet a ensuite été assemblé, puis incrusté dans le fond en érable teinté en gris-vert (fig. 2). Enfin, le panneau marqueté a été collé sur le papier kraft (côté face), à l’intérieur de l’entourage en amarante, puis l’ensemble a été appliqué et collé sur le bâti.

La marqueterie des parties galbées

Fig. 3 : La marqueterie des parties galbées
© Photo Bert Declerck

Pour réaliser cette opération, on ne pouvait utiliser le papier kraft comme support. Le frisage en bois de rose a donc d’abord été collé sur le bâti au marteau à la vapeur très chaude. Pour ce faire, la carcasse a été préchauffée à l’aide de sacs de sable chaud afin d’éviter que la colle ne se refroidisse. Ces sacs ont ensuite servi au serrage du placage afin de l’adapter au galbe. Les entrelacs en amarante ont été collés sur le bâti suivant le même procédé (fig. 3).

Fig. 4 : L’incrustation des motifs dans les entrelacs en amarante
© Photo Bert Declerck

Pour les panneaux marquetés, on a suivi les étapes suivantes : dessins des bouquets floraux et de l’ombrage ; découpage, ombrage, insertion dans le fond des fleurs, tiges et feuilles, puis assemblage sur un papier collant (côté face) ; collage sur les côtés galbés à l’aide d’un sac de sable chaud et maintien en place par des serre-joints, puis enlèvement du papier kraft après séchage.

Dans un second temps, les rubans et fleurs qui débordent des entrelacs en amarante ont été incrustés en utilisant des ciseaux à découper de forme appropriée (fig. 4).

LECANISME

Inventé par Jean-François Œben, le secrétaire à cylindre a connu un succès rapide car ce meuble permettait, d’un simple tour de clef, de mettre à l’abri des regards indiscrets les papiers et effets laissés sur le bureau.

Comme le mécanisme du cylindre est peu apparent sur le meuble original, son agencement a d’abord été retracé sur le papier et les différentes pièces découpées dans du carton. Un maître serrurier a fabriqué les éléments en fer. L’adaptation, l’insertion et l’équilibrage du mécanisme au sein du secrétaire ont ensuite été effectués.

Fig. 5 : Un sabot en bronze doré
© Photo Bert Declerck

LES BRONZES DORES

Il n’était pas possible de mouler les bronzes originaux pour en faire des reproductions. Mais la recherche de sabots similaires a été fructueuse, ce qui a permis d’effectuer des moulages au sable. Les bronzes bruts ont été ajustés, assemblés, puis ciselés par le maître bronzier avant d’être dorés au mercure. Chaque pied a ainsi reçu un sabot sur mesure (fig. 5).

Pour la galerie en bronze, il a été nécessaire, en revanche, de fabriquer un modèle en poirier afin d’en faire un moulage au sable. Après avoir été adaptée sur le meuble, assemblée, nettoyée et polie par le maître bronzier, elle a été dorée au mercure.

LA FINITION

Bert Declerck a choisi de réaliser un « rempli ciré », une technique en usage en France vers 1760. Venu d’Angleterre, l’emploi du vernis se développe en effet vers la fin du XVIIIe siècle. Des recherches récentes ont néanmoins montré que son usage était plus ancien. Le secrétaire à cylindre du musée Nissim de Camondo a été, quant à lui, verni à une date inconnue.

Il n’est pas possible de savoir si la reproduction de Bert Declerck est semblable à l’original lorsque celui-ci est sorti de l’atelier de Jean-François Œben vers 1760. Mais cette prouesse technique nous offre la possibilité d’admirer les couleurs et la finition d’un meuble de cette époque.

Enfin, cette réalisation exceptionnelle s’inscrit parfaitement dans le projet de Moïse de Camondo de créer un musée en mémoire de son fils Nissim (1892-1917) qui serve, selon les termes de son testament, à « l’éducation des artisans et des artistes ».

Pour ce projet, Bert Declerck a été lauréat en 1994 de la Bourse Petra (Communauté européenne). Cette même année, il a reçu le double 1er prix de la Fondation Institut de France - Abbaye de Grimbergen. En 1998, il a été 1er lauréat de la Fondation Spes (Bruxelles).

Jeudi 31 janvier 2013, conférence : La réplique d’un chef-d’œuvre, le secrétaire à cylindre de Jean-François Œben par Bert Declerck

Cette conférence se déroulera de 18h30 à 20h dans la salle de conférence des Arts Décoratifs, 107 rue de Rivoli, 75001 Paris

Bert Declerck présentera, les différentes étapes de l’exécution de sa réplique du secrétaire à cylindre de Jean-François Œben (vers 1760) et exposera comment, à travers son propre « chef-d’œuvre », il entend transmettre son savoir-faire aux générations futures.

Tarifs
Plein tarif : 5 €
Amis des musées : 4 €
Etudiants : 2 €

Réservation jusqu’à la veille par courriel : conference@lesartsdecoratifs.fr
Accueil le jour même en fonction des places disponibles.

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Les Arts Décoratifs, 107, rue de Rivoli, 75001 Paris
tél. : +33 (0)1 44 55 57 50