« Les revues satiriques, laboratoire d’une esthétique fin de siècle » par Laurent Bihl

Typologie de la presse satirique
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À tout seigneur tout honneur, commençons avec la satire politique : c’est la fonction première de l’hyperbole graphique, celle à laquelle on associe tout de suite le genre. Souvenons-nous des croquades du roi Louis-Philippe en poire par Philipon (1831), de la Rue Transnonain de Daumier (1834), ou encore des attaques de Gill contre Thiers après la Commune de Paris. Ces œuvres permettent d’ailleurs de différencier la charge qui caricature la personne d’avec l’œuvre réaliste (Rue Transnonain) dont la violence extrême vise à susciter l’indignation par une fonction de dévoilement. L’essor de la culture politique voit différents symboles (Marianne, la Vérité sortant du puits, les signes maçonniques, tant d’autres…) devenir les objets d’une rhétorique visuelle qui témoigne de l’engouement des différents types de public et de l’augmentation des tirages.

Victor Leneveu, Journal-affiche, « Musée des Horreurs, Le roi des porcs » (Émile Zola), n° 4, 1899
Collections du musée des Arts décoratifs
© Les Arts Décoratifs / photo : Jean Tholance

La vague boulangiste (1887-1889) et l’affaire Dreyfus (1894-1906) haussent la virulence au point de voir naître des titres spécialisés dans l’antisémitisme, l’anticléricalisme, l’anticapitalisme… Chaque chapelle politique s’enrichit d’un ou de plusieurs organes amicaux qui soutiennent la bannière de toute la violence graphique possible, y compris aux extrêmes. Citons parmi d’autres Les Temps nouveaux de Jean Grave ou La Feuille de Zo d’Axa, anarchistes, lorsque Le Triboulet affiche ses sympathies monarchistes. Ce bref aperçu permet de constater que la caricature ne vise pas seulement à la distraction. Le rire constitue une part essentielle de sa réception. Cela détermine le développement de toute une presse humoristique, qui fonctionne sur le registre comique, de la parodie au grotesque en passant par le gag, l’humour de situation ou les légendes. La Vie parisienne, Journal pour rire, Comica (pour ne citer qu’eux) : autant d’intitulés qui ne laissent aucun doute sur la ligne éditoriale. Les arts de la scène ne sont pas loin, du Boulevard à la farce. Nombre de dessins font écho à l’actualité théâtrale, comme La Caricature d’Albert Robida (1880-1904). Le passage au XXe siècle témoigne d’une spécialisation, avec des journaux qui se segmentent dans l’humour militaire, la grivoiserie ou le genre potache. On peut également parler d’un lectorat plus familial pour un journal comme Le Pêle-Mêle, dont la guerre de 14-18 vient briser le succès, où débutent Benjamin Rabier ou O’Galop (Marius Rossillon). Des feuilles à prétention avant-gardiste (Le Panurge, Le Fifre, Cocorico) alternent avec les organes de cabaret, dont le plus célèbre reste Le Chat noir de Rodolphe Salis. La loi de 1881 achève de rompre les digues de l’ordre moral conçu par les licteurs de la monarchie ou du Second Empire, pour l’explosion d’un genre composite que les lithographies de Grandville, Daumier, Cham ou Bertall annonçaient déjà : la caricature de mœurs.

Celle-ci prétend mettre le réel en spectacle, en mélangeant tous les registres, afin d’émouvoir, de scandaliser et/ou de faire rire. Son triomphe autour de 1900 témoigne d’une propension de la société républicaine à se célébrer elle-même. Des feuilles comme Le Courrier français (1884-1914) où œuvrent Forain et Willette, l’apparition de suppléments illustrés aux grands quotidiens comme Le Figaro (Forain encore ou Caran d’Ache), Gil Blas (qui accueille les splendides compositions de Steinlen ou de Paul Balluriau) sont autant de jalons d’une histoire par le visuel que commencent à décrypter les premiers spécialistes du genre (John Grand-Carteret).

Jules-Alexandre Grün, Affiche, « Le Sourire », 1900
Lithographie couleur, 124,5 × 89 cm, collections du musée des Arts décoratifs
© Les Arts Décoratifs / photo : Jean Tholance

Mais la plus grande réussite publique en la matière demeure l’extraordinaire succès du Rire à partir de 1894, dont les pages accueillent l’essentiel de l’univers satirique jusqu’en 1914. Cet hebdomadaire, aux belles couvertures polychromes marquant l’arrivée de la similigravure, publie le gratin de la caricature (de Jean-Louis Forain aux nouveaux venus que sont Jules Depaquit, Abel Faivre et Auguste Roubille) et même de l’affiche : Jules Chéret laisse peu à peu la place à une jeune garde incarnée par Sem ou Cappiello. Si Le Rire fait cohabiter la plupart des styles et des genres satiriques évoqués plus haut, il demeure destiné majoritairement à un public assez aisé et masculin. Souvent copié (Le Sourire en 1899), Le Rire trouve en L’Assiette au beurre (1901-1912) un alter ego plus esthétisant, bien que cette dernière se présente davantage comme une galerie socio-satirique du monde contemporain, dépourvue de texte.

L’indice le plus significatif de ce triomphe vers 1900 consiste à voir les quotidiens de la « grande » presse d’information accueillir peu à peu des caricatures, en plus de leurs suppléments illustrés. Cette tendance se radicalise encore lors du premier conflit mondial. Les lecteurs du Journal se régalent ainsi des compositions de Poulbot : une star du crayon pour une publication millionnaire en lecteurs, au moment même où l’artiste livre des affiches patriotiques amenées à rester célèbres.

Il faudrait également parler des lieux accueillant ces images… Kiosques, galeries, cafés mais aussi cabarets, jusqu’à des cirques comme Fernando (futur Médrano), espace « total » de l’image populaire où se répondent affiches, caricatures et numéros de clowns ou de cavaliers, inspirés des compositions sur papier.
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Les Arts Décoratifs, 107, rue de Rivoli, 75001 Paris
tél. : +33 (0)1 44 55 57 50