« Les cibles du dessin de presse, de Louis-Philippe à nos jours » par Guillaume Doizy

(…) Dans les années 1830, la radicalisation de La Caricature constitue une réponse satirique et comique au raidissement du pouvoir, qui multiplie saisies, procès, condamnations, emprisonnements. Jamais un roi en exercice n’avait et n’aura été brocardé avec une telle virulence par un journal conçu, imprimé et diffusé au cœur même de la capitale. Philipon pousse à ce point la désacralisation royale qu’il caricature l’entourage personnel du monarque, femme et enfant compris. Jamais un journal n’aura été autant saisi, poursuivi, condamné, résultat d’un équilibre précaire entre la liberté imposée par la rue en juillet 1830 et le conservatisme d’un pouvoir aux antipodes de cette liberté…

Albert Guillaume, « Je ne fume que le Nil », vers 1897
Lithographie couleur. Collections du musée des Arts décoratifs
© Les Arts Décoratifs / photo : Jean Tholance

Quid du lectorat ? Encore un paradoxe. La Caricature puis Le Charivari naissant (1832) ne dépassent pas un tirage de quelques milliers d’exemplaires, soit une diffusion très faible. Quant à L’Association mensuelle, qui doit permettre de payer les amendes en diffusant sur abonnement entre autres les fameuses lithographies Gargantua et Rue Transnonain d’Honoré Daumier, son rayonnement demeure plus faible encore. La pratique du rire en image s’adresse alors à une élite, une élite politisée, dotée d’un esprit gourmand et querelleur, mais une élite si restreinte que l’on se demande a posteriori comment le pouvoir a pu craindre de tels journaux. Mais il arrive parfois que la caricature se diffuse au-delà du strict lectorat et qu’elle aide alors à modifier les imaginaires politiques, à cristalliser les colères, à mobiliser les esprits. C’est ce qui advient avec la fameuse poire imaginée par Philipon lors d’un procès d’assises en 1831. Le pouvoir reproche alors au patron de presse d’avoir osé caricaturer Louis-Philippe. Pour se moquer de l’interdit qui protégerait la figure du monarque, Philipon propose une croquade en quatre étapes, visant à démontrer que, si la justice condamne la publication d’un portrait de Louis-Philippe, il faut qu’elle condamne la représentation d’une poire, puisque le visage du premier ressemble à la seconde. Les juges condamnent l’impertinent ami de Balzac, mais la croquade est largement diffusée pour payer les amendes. Autre conséquence de la démonstration : donner aux dessinateurs un substitut à la représentation du roi et, in fine, permettre à toute une génération de républicains de se moquer du pouvoir, des graffitis de poires apparaissant non seulement sur les murs de Paris mais également en province. Pour une fois, la cible réelle a prouvé par son attitude que les dessins qui la visaient l’avaient atteinte de plein fouet.
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