Les atouts des caricaturistes
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L’esprit et le crayon en éveil, le caricaturiste gravite dans divers cercles artistiques, littéraires et politiques, fréquentant autant Montmartre que le boulevard, les barrières que la très chic promenade du bois de Boulogne. Il met en pratique dans l’affiche sa riche expérience d’observateur professionnel, qui en fait un sociologue avant la lettre, au fait de tout ce qui est dans l’air du temps, de ce qui plaît : depuis toujours l’affiche se nourrit de l’innovation dans tous les domaines, esthétique, sociétal ou technique. L’auteur de caricatures a l’habitude de pointer les sujets sensibles de la société, de la politique, de la religion, ne craignant pas de ferrailler, parlant fort d’un trait puissant et de couleurs violentes. Il suscite l’adhésion ou le rejet, la polémique, voire la censure, dans tous les cas déclenche l’intérêt, la curiosité, surprenant, séduisant, toutes réactions transposables à l’affiche. En témoigne le succès des illustrations ou des albums non publicitaires de Sem ou d’Adrien Barrère, par exemple, dont les planches de caricatures des professeurs de la faculté de médecine ont été tirées à des dizaines de milliers d’exemplaires en 1903, avant qu’il ne se consacre à l’affiche.

Le changement de support s’accompagne d’un changement d’échelle, mais le passage de la page au mur ne trouble pas le caricaturiste qui sait maîtriser l’espace qui lui est imparti dans le journal. Si, comme l’énonce Octave-Jacques Gérin, « le mur a donc une clientèle tout comme le journal », le passage se fait assez naturellement.

Leonetto Cappiello, Affiche, « Macaronis Ferrari Opéra Paris », 1904
Lithographie couleur, 118 × 159 cm, collections du musée des Arts décoratifs
© Les Arts Décoratifs / photo : Jean Tholance

La taille des affiches augmente. Le long des voies de chemin de fer, le réseau des énormes panneaux d’affichage s’étend, si bien que les affiches doivent pouvoir être lues de loin. De la gare, l’affiche est repoussée sur les quais, puis le long des voies, à bonne distance pour être perçue. De même, la taille des panneaux du métropolitain – qui compensent la perte de l’affichage de surface –, vendus d’abord par quart et par demi, puis entiers, nécessite des affiches toujours plus grandes. Si l’investissement reste conséquent, l’affichage souterrain bénéficie de la propreté et d’une bonne conservation par comparaison avec les dégradations engendrées par la rue. L’affichage urbain devient un sujet de réflexion et d’étude ; l’effort et les soins apportés à la conception trouvent un prolongement sur le mur. Par exemple, pour éviter la promiscuité qui annulerait l’effet de l’affiche, il est recommandé de faire apposer par l’afficheur des bandes de papier unies contrastées qui encadrent l’affiche et l’isolent des autres, la faisant ressortir et gagner en lisibilité. De même, la pratique de l’affichage en série crée une masse visuellement rythmée qui décuple l’effet de chaque affiche et lui confère, par la répétition, un effet d’obsession. Cette réflexion sur la qualité de l’affichage et le rôle de l’affichiste, amorcée dès 1911-1912, se poursuivra après guerre sous l’impulsion de la nouvelle génération participant à l’Union des artistes modernes, entre autres. Ensemble, les caricaturistes écrivent une nouvelle page de l’histoire de l’affiche qui s’achève par « la guerre des crayons » : les affiches de la guerre de 1914-1918, instruments de propagande destinée aux civils et d’appel à la solidarité, concourent massivement à la mobilisation des ressources humaines et financières. L’effort de guerre s’étend jusqu’à la reconstruction en 1920. Il faut toute la ténacité des artistes incarnant ce « chaînon manquant » de l’histoire de l’affiche – des caricaturistes au talent et à la verve haute, pratiquant « l’argot plastique », selon la formule de Charles Baudelaire –, pour assurer le relais, maintenir l’équilibre entre la technique et l’art, conserver à l’affiche ce qui a fait sa force et résister à l’influence anglo-saxonne cherchant à s’imposer violemment dans le paysage artistique français, ainsi que le pressent Cappiello en 1912.

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