« Affiches et caricaturistes, les interférences du rire » par Daniel Grojnowski

De la caricature à l’affiche
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Les libertés de réunion et de publication (lois du 29 juillet 1881) donnent lieu à une prolifération qui va d’innombrables feuillets aux quotidiens d’information et aux hebdomadaires grand public. Ces productions sont vendues par abonnement, à la criée ou dans des kiosques transformés en cornes d’abondance. Tout en succombant sous le nombre, les marchands, à grand renfort de pinces à linge, affichent des floraisons périodiques. Cette concurrence, du fait qu’elle vise à attirer le regard, provoque une transformation pour laquelle la caricature joue un rôle important.

Adrien Barrère, Affiche, « Mayol », 1908-1909
Lithographie couleur, 201 × 129 cm, collections du musée des Arts décoratifs
© Les Arts Décoratifs / photo : Jean Tholance

Alors que les quotidiens d’opinion manifestent leur sérieux par des unes dont les colonnes dispensent une austère grisaille, des hebdomadaires appâtent les passants par l’image et la couleur. Leurs stratégies sont diverses, mais elles imposent peu à peu des expressions efficaces. Du coup, une formule qui inscrit des petits tableaux ou des scènes de genre à la manière de Daumier laisse place à des formes plastiques qui occupent la pleine page. Elles en jaillissent pour prendre le passant à partie et en faire un lecteur, c’est-à-dire un client. Parmi les illustrateurs que rameutent les marchands de journaux, André Gill a servi de locomotive. Souvent imité par ses pairs, il a établi une relation fraternelle entre la caricature résolument engagée dans les luttes politiques et une publicité paisible que l’affiche offre à tous.
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Politiques, satiriques, polémiques, les dessins d’André Gill attaquent en cherchant à intriguer, à provoquer la surprise et le sourire. Déjouant les censeurs, ils multiplient les sous-entendus, les métaphores, les allégories, les parodies ou les calembours visuels : pour célébrer la défaite électorale du parti bonapartiste, Marianne s’apprête à cuisiner en potée de choux deux candidats malheureux (« Il échoue ») ; en chimiste chevronné, Adolphe Thiers, derrière une grande éprouvette, concocte une « dissolution » de la Chambre des députés.

La principale innovation d’André Gill concerne les unes de ses magazines. Renforçant une pratique déjà courante (Diogène, Le Hanneton), il cadre sur elles un motif qui interpelle. Il le transfère à l’occasion sur une double page intérieure, afin qu’on puisse l’épingler au mur comme un placard (La Lune rousse) : sur l’arène d’un cirque, deux singes savants interprètent un numéro au cours duquel Darwin, dressé par Littré, crève le tambour des Erreurs, des Superstitions et de l’Ignorance. Ainsi élaborée, l’image confine au logogramme où s’incarne l’idée. Le procédé séduit et fait école, comme le montrent entre autres exemples les dénonciations de la censure : ici madame Anastasie s’arme d’une gigantesque paire de ciseaux ; là un rébus d’Alfred Le Petit représente un palmipède à collet monté, qui piétine la page d’un journal (« L’oie sur la presse »).

Eugène Ogé, Affiche, « Billards Brunswick », 1910
Lithographie couleur, 79 × 118 cm, collections du musée des Arts décoratifs
© Les Arts Décoratifs / photo : Jean Tholance

En 1868, l’épisode du Melon facétieux donne l’exemple d’une image choc qui restera longtemps inscrite dans les mémoires. Du fait que les charges contre les personnalités de l’Empire sont régulièrement réprimées, Gill décide d’éviter toute représentation « dangereuse ». Il exhibe en première page un magnifique melon qu’il a passionnément crayonné et colorié. Il le personnifie et y entaille une tranche, ce qui le rend quelque peu hébété. D’abord autorisé, le dessin, très vite jugé « obscène », est retiré de la vente. S’ensuit une polémique qui met les rieurs du côté de la caricature et qui en assure le succès. Car les républicains protestent sans être dupes. André Gill est l’ami de Gustave Courbet dont les nus – et particulièrement l’un d’eux (L’Origine du monde, 1866 : autre « gros plan ») – sont connus des initiés, serait-ce par ouï-dire. Ainsi peuvent-ils dénoncer l’esprit tendancieux de leurs adversaires tout en savourant une allusion particulièrement audacieuse : « Accusés… d’obscénité ! C’était raide.
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