Studio Reutlinger, Portrait de Cléo de Mérode, vers 1905
Épreuve sur papier albuminé
© Paris, musée des arts décoratifs, collections photographiques

Il y a trente ans déjà : au pavillon de Marsan, le musée des Arts de la mode ouvre ses portes, au cœur de ce que l’on appelle alors l’Union centrale des arts décoratifs. Et, si un grand quotidien évoque l’entrée de la mode au Louvre en des termes fracassants, il ne faut pas s’y méprendre : à l’idée d’un abordage du plus grand musée du monde par un sujet alors encore largement considéré comme mineur, on préférera ici la vision de l’installation d’un art en devenir dans un musée expérimental et accueillant aux nouvelles formes d’art, véritable laboratoire d’une modernité française, tel que l’avait façonné François Mathey, longtemps directeur du musée des Arts décoratifs et figure de proue de ce qui fut, dans les années 1960 et 1970, l’audace muséale. La mode ne prenait pas place au musée du Louvre, mais bien au palais du Louvre, rebouclant la boucle de l’histoire de l’art : en investissant la partie du palais dévolue au musée des Arts décoratifs depuis 1905, elle rejoignait la marge plus libre d’une pleine page majestueuse, adoptant le parti pris de la couleur et des à-côtés face à l’histoire régalienne qui s’écrit noir sur blanc.

En exemplaire musée d’art industriel qu’il est, le musée des Arts décoratifs conserve depuis sa fondation au XIXe siècle d’importantes collections textiles d’une dimension universelle affirmée (Japon, Chine et mondes islamiques) – dès son installation rue de Rivoli, le musée a conçu de remarquables expositions : « Tissus japonais anciens » (1906), « Dentelle de France » (1909), mais aussi « Deux mille ans de mode » (1971) et « Le costume, un patrimoine vivant » (1980). À ces fonds historiques est amarrée la collection prestigieuse de l’Union française des arts du costume (Ufac), fondée en 1948 par François Boucher et longtemps animée par Yvonne Deslandres, figure attachante et fantasque. L’Ufac a confié alors au musée la bonne gestion de cette magnifique collection, au premier rang de laquelle il suffit de citer les dons de Mme de Bonneval, les fonds Elsa Schiaparelli et Madeleine Vionnet, la garde-robe de Denise Poiret pour en saisir la portée. L’alliance de ces deux collections, l’une historique et close, l’autre s’enrichissant encore chaque année de pièces tant anciennes que contemporaines, est le socle de la mode au musée des Arts décoratifs – elle en explique la richesse toujours, les aspérités et les paradoxes souvent, les tensions quelquefois.

« Les robes de Paul Poiret racontées par Paul Iribe », 1908
Pl.2
© Paris, musée des Arts décoratifs, centre de documentation

Comment oublier que cette aventure, née de discussions passionnées et qui continue aujourd’hui, a été le fruit d’amitiés fortes, de la bienveillance d’un président de la République enthousiasmé par une proposition qui incarnait l’effervescence contemporaine, François Mitterrand, et de son ministre de la Culture, Jack Lang, mais aussi d’une large mobilisation du monde de la mode et des figures d’un monde industriel textile alors à son apogée, avant des temps plus difficiles – qu’il soit ici rappelé le rôle discret mais si décisif de notre ami Léon Cligman. Il faudrait aussi mentionner toutes ces personnalités qui, avec passion et énergie, ont contribué à cette épopée et qui la poursuivent, la liste serait trop longue, au risque d’en oublier, les directeurs successifs du musée, les conservateurs qui en ont eu la charge, les restaurateurs qui prennent soin chaque jour de ces œuvres fragiles, la générosité des maisons et des donateurs, la bienveillance du DEFI, qui chaque année contribue par son soutien financier crucial à la vitalité de la mode au musée et ailleurs.

Elsa Schiaparelli, Cape « Phoebus », Haute couture hiver 1938
Drap de laine, velours de soie, broderies. Collection UFAC
© Les Arts Décoratifs, Paris / photo : Jean Tholance

Trente ans après une année inaugurale brillante, les expositions « Moments de mode » sous la houlette de la regrettée Edmonde Charles-Roux et « Yves Saint Laurent : 28 années de création » ouvrant le bal, suivies en 1987 d’un « Hommage à Christian Dior », le musée des Arts décoratifs a souhaité marquer cet anniversaire en présentant dans sa nef plus de trois cents modèles sur près de trois siècles de mode, avec le soutien financier remarquable et engagé d’H&M, qui permet ainsi présentations inédites et restaurations fondamentales. La mode ne parle pas ici qu’à elle-même, c’est sa vanité quelquefois, mais elle y dialogue avec les arts décoratifs, panoramiques, boiseries et décors de Jean-Michel Frank, arts de la vie et art de vivre, sa raison d’être en nos murs.

En une phrase, ce qui peut apparaître comme un étonnant télescopage de noms, marques et maisons sonne aussi comme le condensé d’un monde de la mode sans cesse métamorphosé. La haute couture était un mode de vie, le prêt-à-porter en est un autre. À chacun son histoire. Art ou art appliqué ? Qu’importe, le monde contemporain n’en finit pas de culbuter les hiérarchies. La mode, elle, est au musée, et cette exposition ainsi que le livre qui l’accompagne forment comme son musée idéal, insigne et éphémère, autant de nouveaux « moments de mode ». Mais, surtout, ils sont un hommage à celles et ceux qui font la mode, et la portent.

Pierre Bergé
Président de l’Union française des arts du costume

Olivier Gabet

Les Arts Décoratifs, 107, rue de Rivoli, 75001 Paris
tél. : +33 (0)1 44 55 57 50