Fashion Forward, 3 siècles de mode (1715-2016)

du 7 avril au 14 août 2016

Le musée des Arts décoratifs célèbre les trente ans de sa collection de mode du 7 avril au 14 août 2016. C’est l’occasion de répondre à une attente très forte émanant du public : avoir enfin la possibilité d’embrasser l’histoire de la mode sur plusieurs siècles. C’est aussi l’opportunité d’en dessiner les forces et d’en rappeler ses particularités : une collection nationale de mode et de textile conservée au sein du musée en dialogue avec les autres départements du musée des Arts Décoratifs, musée de tous les objets. L’exposition réunit 300 pièces de mode féminine, masculine et enfantine du XVIIIe siècle à nos jours, issus de son fonds, assemblées, regroupées pour dessiner une frise chronologique inédite.

La mode aux Arts Décoratifs, c’est aujourd’hui plus de 150.000 œuvres, textiles et costumes anciens, pièces de haute couture, silhouettes emblématiques du prêt-à-porter, mais aussi accessoires, chapeaux et souliers, sans compter d’importants fonds de dessins et photographies, d’archives de créateurs de premier plan, Elsa Schiaparelli, Madeleine Vionnet ou Cristobal Balenciaga. Ces collections, qui sont les collections nationales de référence, sont ainsi formées de la réunion de deux fonds admirables, celui du musée des Arts décoratifs, depuis sa création en 1864, et celui de l’Union française des Arts du Costume (UFAC), créé en 1948, aujourd’hui présidé par Pierre Bergé, et dont le musée des Arts décoratifs a la charge.

Téléchargez le dépliant de l’exposition « Fashion Forward, 3 siècles de mode (1715-2016) »
PDF - 5.9 Mo

Hashtag : #FashionForward_AD

Commissaire générale
• Pamela GOLBIN, conservatrice générale Mode et Textile, 1940 à nos jours

Commissaires associés
• Denis BRUNA, conservateur, collections Mode et Textile antérieures au XIXe siècle
• Marie-Sophie Carron de la Carrière, conservatrice en chef, collections Mode et Textile de 1800 à 1939
• avec la participation des conservateurs du musée des Arts décoratifs

Directeur artistique
• Christopher WHEELDON

Scénographie
• Jérôme KAPLAN, assisté d’Isabelle VARTAN

Directeur créatif
• Marc ASCOLI

H&M est le mécène exclusif de cette exposition

Avec le soutien des Friends of the Musées des Arts Décoratifs

L’ensemble des collections Mode et Textile du musée des Arts décoratifs bénéficie du soutien du DEFI.

Présentation

À l’occasion du 30e anniversaire de l’ouverture, en son sein, du musée des Arts de la Mode, fondé en 1986 à l’initiative de Pierre Bergé et de l’industrie française du textile, et avec l’appui décisif de Jack Lang, alors ministre de la Culture, le musée des Arts décoratifs se devait de rendre hommage à cette aventure collective et à ce grand « moment de mode », en remettant en lumière ces collections comptant parmi les plus importantes au monde, à travers une exposition, « Fashion Forward, Trois siècles de mode (1715-2015) », présentée pour la première fois dans les espaces de la Nef, libérée des vitrines de verre des galeries de la Mode.

Présentation de l’exposition « Fashion Forward, 3 siècles de mode (1715-2016) » par Pamela Golbin, commissaire
© Les Arts Décoratifs, Paris / réalisation : Brigitte Production

Avec près de 300 pièces, l’exposition adopte le parti pris d’un voyage au fil du temps, en autant de scansions qui rappellent les moments-clés de l’histoire de la mode, de la toute fin du XVIIe siècle à la création la plus contemporaine, puisque la collection n’a jamais cessé de s’enrichir par dons et par acquisitions. En s’affranchissant des limites posées par les principes incontournables de la conservation des œuvres et du caractère ponctuel et temporaire de leur exposition, le projet offre à voir un musée idéal de la mode, incarnant dans les plus beaux exemples de trois siècles de création ce qui fait habituellement l’illustration des livres de référence. Elle se propose aussi de dessiner de manière vivante l’évolution de la mode selon ses créateurs, selon ses clientes, selon ses époques, car plus que jamais la mode aux Arts Décoratifs c’est aussi un domaine artistique qui sait trouver écho dans les autres domaines de collection du musée. Au-delà des techniques, des matières et du dessin, la mode est aussi une histoire du temps et des attitudes, le reflet d’un art de vivre. La Mode est plus passionnante encore quand elle ne parle pas qu’à elle-même, mais qu’elle dialogue avec les arts de son temps, à l’instar des figures majeures de l’histoire de la Couture, Charles-Frederick Worth, Jacques Doucet, Paul Poiret, Jeanne Lanvin, Madeleine Vionnet, Gabrielle Chanel, Christian Dior et Yves Saint Laurent.

Ainsi, de manière inédite, il a été choisi de resituer chacun de ces « moments de mode » dans son contexte humain, artistique et social, non pas pesamment, mais par autant d’ellipses décoratives qui marquent les affinités électives que la mode entretient avec les arts du décor. Boiseries du XVIIIe siècle, papiers peints panoramiques de Zuber, dessins de Paul Iribe pour les « Robes de Paul Poiret », ou portes de marqueterie de paille imaginé par Jean-Michel Frank pour l’écrivain François Mauriac, forment les écrins sensibles et parfaits aux expressions stylistiques de la Mode et aux métamorphoses des corps et de l’allure depuis le XVIIIe siècle, pour s’épanouir au final dans les volumes généreux de la Nef, signe d’une mode contemporaine effervescente et singulièrement éclectique, sans frontières, où s’associent les noms de créateurs les plus libres à ceux des maisons les plus anciennes.

Parce que toute histoire de la Mode est aussi une histoire du corps et de l’allure, la direction artistique de l’exposition a été confiée au danseur et chorégraphe britannique Christopher Wheeldon, qui a compté parmi les étoiles du New York City Ballet avant de devenir l’auteur remarqué d’un Américain à Paris en 2014 d’après Vicente Minelli. Accompagné du scénographe Jérôme Kaplan, assisté d’Isabelle Vartan, Christopher Wheeldon a su donner à la collection ainsi présentée pour la première fois une empreinte sensuelle et poétique, redonnant vie à ces œuvres insignes, faisant de chaque étape de l’exposition un monde en soi et une expérience sensible – chacun de ces moments donnant lieu à une collaboration inédite avec les danseurs de l’Opéra de Paris, la chorégraphie éclairant de sa grâce une silhouette, une posture, une attitude caractéristiques de cette évolution sociale et artistique du corps.

« La mode au musée » par Olivier Gabet et Pierre Bergé
Studio Reutlinger, Portrait de Cléo de Mérode, vers 1905
Épreuve sur papier albuminé
© Paris, musée des arts décoratifs, collections photographiques

Il y a trente ans déjà : au pavillon de Marsan, le musée des Arts de la mode ouvre ses portes, au cœur de ce que l’on appelle alors l’Union centrale des arts décoratifs. Et, si un grand quotidien évoque l’entrée de la mode au Louvre en des termes fracassants, il ne faut pas s’y méprendre : à l’idée d’un abordage du plus grand musée du monde par un sujet alors encore largement considéré comme mineur, on préférera ici la vision de l’installation d’un art en devenir dans un musée expérimental et accueillant aux nouvelles formes d’art, véritable laboratoire d’une modernité française, tel que l’avait façonné François Mathey, longtemps directeur du musée des Arts décoratifs et figure de proue de ce qui fut, dans les années 1960 et 1970, l’audace muséale. La mode ne prenait pas place au musée du Louvre, mais bien au palais du Louvre, rebouclant la boucle de l’histoire de l’art : en investissant la partie du palais dévolue au musée des Arts décoratifs depuis 1905, elle rejoignait la marge plus libre d’une pleine page majestueuse, adoptant le parti pris de la couleur et des à-côtés face à l’histoire régalienne qui s’écrit noir sur blanc.

En exemplaire musée d’art industriel qu’il est, le musée des Arts décoratifs conserve depuis sa fondation au XIXe siècle d’importantes collections textiles d’une dimension universelle affirmée (Japon, Chine et mondes islamiques) – dès son installation rue de Rivoli, le musée a conçu de remarquables expositions : « Tissus japonais anciens » (1906), « Dentelle de France » (1909), mais aussi « Deux mille ans de mode » (1971) et « Le costume, un patrimoine vivant » (1980). À ces fonds historiques est amarrée la collection prestigieuse de l’Union française des arts du costume (Ufac), fondée en 1948 par François Boucher et longtemps animée par Yvonne Deslandres, figure attachante et fantasque. L’Ufac a confié alors au musée la bonne gestion de cette magnifique collection, au premier rang de laquelle il suffit de citer les dons de Mme de Bonneval, les fonds Elsa Schiaparelli et Madeleine Vionnet, la garde-robe de Denise Poiret pour en saisir la portée. L’alliance de ces deux collections, l’une historique et close, l’autre s’enrichissant encore chaque année de pièces tant anciennes que contemporaines, est le socle de la mode au musée des Arts décoratifs – elle en explique la richesse toujours, les aspérités et les paradoxes souvent, les tensions quelquefois.

« Les robes de Paul Poiret racontées par Paul Iribe », 1908
Pl.2
© Paris, musée des Arts décoratifs, centre de documentation

Comment oublier que cette aventure, née de discussions passionnées et qui continue aujourd’hui, a été le fruit d’amitiés fortes, de la bienveillance d’un président de la République enthousiasmé par une proposition qui incarnait l’effervescence contemporaine, François Mitterrand, et de son ministre de la Culture, Jack Lang, mais aussi d’une large mobilisation du monde de la mode et des figures d’un monde industriel textile alors à son apogée, avant des temps plus difficiles – qu’il soit ici rappelé le rôle discret mais si décisif de notre ami Léon Cligman. Il faudrait aussi mentionner toutes ces personnalités qui, avec passion et énergie, ont contribué à cette épopée et qui la poursuivent, la liste serait trop longue, au risque d’en oublier, les directeurs successifs du musée, les conservateurs qui en ont eu la charge, les restaurateurs qui prennent soin chaque jour de ces œuvres fragiles, la générosité des maisons et des donateurs, la bienveillance du DEFI, qui chaque année contribue par son soutien financier crucial à la vitalité de la mode au musée et ailleurs.

Elsa Schiaparelli, Cape « Phoebus », Haute couture hiver 1938
Drap de laine, velours de soie, broderies. Collection UFAC
© Les Arts Décoratifs, Paris / photo : Jean Tholance

Trente ans après une année inaugurale brillante, les expositions « Moments de mode » sous la houlette de la regrettée Edmonde Charles-Roux et « Yves Saint Laurent : 28 années de création » ouvrant le bal, suivies en 1987 d’un « Hommage à Christian Dior », le musée des Arts décoratifs a souhaité marquer cet anniversaire en présentant dans sa nef plus de trois cents modèles sur près de trois siècles de mode, avec le soutien financier remarquable et engagé d’H&M, qui permet ainsi présentations inédites et restaurations fondamentales. La mode ne parle pas ici qu’à elle-même, c’est sa vanité quelquefois, mais elle y dialogue avec les arts décoratifs, panoramiques, boiseries et décors de Jean-Michel Frank, arts de la vie et art de vivre, sa raison d’être en nos murs.

En une phrase, ce qui peut apparaître comme un étonnant télescopage de noms, marques et maisons sonne aussi comme le condensé d’un monde de la mode sans cesse métamorphosé. La haute couture était un mode de vie, le prêt-à-porter en est un autre. À chacun son histoire. Art ou art appliqué ? Qu’importe, le monde contemporain n’en finit pas de culbuter les hiérarchies. La mode, elle, est au musée, et cette exposition ainsi que le livre qui l’accompagne forment comme son musée idéal, insigne et éphémère, autant de nouveaux « moments de mode ». Mais, surtout, ils sont un hommage à celles et ceux qui font la mode, et la portent.

Pierre Bergé
Président de l’Union française des arts du costume

Olivier Gabet

« Le système de la mode » par Pamela Golbin

« Pourquoi la toilette serait-elle donc toujours le plus éloquent des styles, si elle n’était pas réellement tout l’homme, l’homme avec ses opinions politiques, l’homme avec le texte de son existence, l’homme hiéroglyphé1 ? »

Honoré de Balzac

La mode possède autant de définitions pour la nommer que de facettes pour l’appréhender. (…) Tenter de la réduire, de la restreindre à une seule et unique définition, c’est aller contre sa nature la plus fondamentale : le mouvement, la vélocité, le perpétuel élan qui se doit de continuer, d’aller de l’avant, d’atteindre les sommets, coûte que coûte et sans relâche. (..)

Gabrielle Chanel a essayé : « J’aimerais réunir les couturiers et leur poser la question : “Qu’est-ce que c’est la mode ?” Expliquez-moi. Je suis persuadée qu’il n’en y a pas un qui me donnerait une réponse valable… Moi non plus d’ailleurs2. »

Christian Dior, Robe du soir « May », Haute couture, printemps-été 1953
Organza de soie brodé par Rébé. Collection UFAC
© Les Arts Décoratifs, Paris / photo : Jean Tholance

Christian Dior propose l’interprétation suivante : « Les gens les moins avertis des secrets de la couture devinent par instinct ce que ces folles collections représentent en fait d’effort, de conscience et de soin. Ils comprennent aussi – Français et étrangers – que la grande aventure de notre couture parisienne n’est pas seulement une Foire aux Vanités, mais la manifestation frivole et éclatante d’une civilisation bien décidée à se maintenir3. »

Positionnée sur un registre valorisant, transcendée par le rôle de faire-valoir d’un artisanat savant, la mode est souvent décriée pour son côté provocateur, ses poses glamour superficielles, ses outrances, sa surenchère médiatisée. Il n’empêche (…), diffusée planétairement, elle est respectée pour sa puissance de feu aussi créative que débordante, adoubée par une toute-puissante manne financière. Désormais, la mode semble être à la fois un des remparts de la civilisation et synonyme de passeport, de sésame multiculturel, afin de voyager dans le temps et par le monde, un don d’ubiquité qui a l’air de plaire et d’attirer les foules comme un aimant.

Mais avant d’en arriver là, il lui aura fallu (…) bâtir l’avenir de sa propre histoire, et (…) s’inventer une armure, pour s’ériger en système incontournable, fait de coups de théâtre et de glorieux levers de rideau.

Lois somptuaires ou comment l’habit fit le moine

Veste de chasse, vers 1690
Peau brodée de fils métalliques
Dépôt du musée du Louvre, 1991
© Les Arts Décoratifs, Paris

En France, malgré leur caractère ségrégatif et protectionniste, les lois somptuaires – instaurées dès le XVe siècle – permirent de poser les fondations d’un système de la mode à la française4. (…) De 1485 à 1583, les décrets tentèrent de défendre la noblesse contre les incursions roturières dans le domaine de l’apparence, afin de structurer les positions sociales ; de 1601 à 1660, il s’agit plus pour Louis XIV, le Roi-Soleil, de se réserver l’exclusivité de la magnificence. (…) L’abondance et la répétition de ces lois sont bien le fait d’une crise des apparences. (…) L’habit fait le moine : l’habit doit indiquer clairement qui est qui pour contrer l’émergence d’une classe nouvelle, laquelle tend à s’approprier les signes de distinction grâce à son pouvoir financier. (…)

Robe, 1795-1800
Mousseline de coton. Collection UFAC
© Les Arts Décoratifs, Paris / photo : Jean Tholance

En d’autres termes, ces lois renforcent les clivages sociaux visuels, signes forts d’appartenance à un milieu que certains cherchent à singulariser en les améliorant à leur guise. Car on sait que la noblesse puis la bourgeoisie naissante préférèrent payer des amendes plutôt que de se plier aux interdits, créant ainsi une émulation autour du détail ostentatoire, une sorte d’esprit transgressif à la Brummell, le caractère dandy avant l’heure. (…) La silhouette de l’homme et de la femme évoluant peu au cours du XVIIIe siècle, l’originalité du vêtement tient plus au choix des tissus, aux ornementations et aux garnitures de la toilette, qu’à la forme elle-même. Le rôle d’une couturière se limite alors à celui d’exécutante, (…) confectionnant la robe commandée par la cliente une fois l’étoffe choisie chez le mercier. Rose Bertin, célèbre « marchande de mode » de la reine Marie-Antoinette, invoqua pour ses créations décoratives – fantaisies, rubans, colifichets, passementeries – la volonté de traiter cet embellissement du vêtement comme une création originale à part entière. (…) Il fallut patienter près d’un siècle encore pour voir éclore une réponse à cette question posée tel un défi.

Charles Frederick Worth ou l’avènement du premier couturier-artiste

Charles Frederick Worth, robe du soir, vers 1885
Satin de soie façonné et tulle de soie. Collection Mode et Textile
© Les Arts Décoratifs, Paris / photo : Jean Tholance

En 1857, le couturier anglais Charles Frederick Worth, fournisseur privilégié de l’impératrice Eugénie, révolutionne le monde de l’habillement par un geste fort, simple, sobre à l’extrême, juste en apposant son nom sur ses créations, passage à l’acte qui résonne encore et toujours comme un manifeste. (…) Tel un artiste reconnu, plébiscité ou officiel, il paraphe chacune de ses « toiles », chaque robe. Ainsi, le concept de la griffe vestimentaire est né durant le XIXe siècle finissant, parmi tant d’audacieuses avancées. Cette signature, si personnelle et innovante, parachève les créations concoctées par le nouveau maître en la matière. « The women who come to me want to ask for my ideas, not to follow out their own. They deliver themselves to me in confidence, and I decide for them ; that makes them happy. […] My signature to their gown suffices ! […] My business is not only to execute but especially to invent. My invention is the secret of my success5. » Comme il le revendique à juste titre, c’est le fait d’imposer sa vision, mais aussi, parmi tous les possibles, le pouvoir décisionnel qui définit l’acte créateur, devient sa valeur ajoutée, et la présence de la griffe, son supplément d’âme : la syntaxe indélébile du couturier artisan autoconsacré artiste couturier.

Museum : panorama d’une histoire

Mariano Fortuny, Robe du soir Delphos, 1910-1915
Satin de soie plissé, perles en verre de Murano. Collection Ufac
© Les Arts Décoratifs, Paris

(…) Le « Musée imaginaire » évoqué en 1947 par André Malraux, le tout premier ministre chargé des Affaires culturelles, n’incluait pas de section mode. Quant au musée des Arts décoratifs – situé dans le palais du Louvre –, il ouvrit ses portes en 1905. Il s’est depuis étoffé d’une aile nouvelle et doté d’un espace permanent consacré à la mode. (…) « Notre pays possède enfin son musée de la mode, un musée riche, prestigieux. […] La qualité de la mode française est née d’une longue culture des formes, des gestes, des couleurs, que l’on appelle selon le point de vue où l’on se place, l’œil ou le métier. », déclarait Jack Lang – alors ministre de la Culture – lors de l’inauguration du musée des Arts de la mode en janvier 1986. (…) L’État reconnaissait et validait la mode en lui attribuant ses lettres de noblesse, lui conférant un statut patrimonial qui en fait un des garants de l’art de vivre à la française.

C’était il y a maintenant trente ans. (…) L’exposition anniversaire « Fashion Forward, 3 siècles de mode », une frise chronologique composée de robes et d’atours, citations de leur époque répertoriées en collections, avec comme cahier des charges la permanence de l’éphémère, et pour ligne de conduite la vocation du partage. Le musée sanctuaire et foyer de collectes. Le musée lieu de rencontres, d’attirances réciproques, plate-forme d’un savoir-faire mis en commun, à perpétuer dans la mémoire collective.

L’histoire se souviendra que la mode fit une entrée remarquée au Metropolitan Museum of Art à New York, en 1983, au bras d’Yves Saint Laurent, le premier couturier à bénéficier d’une rétrospective de son vivant, ouvrant ainsi le bal des expositions de mode contemporaine.

Yves Saint Laurent, Robe du soir « Picasso », Haute couture, automne-hiver 1979
Faille de soie moirée de Taroni et application de satin de soie imprimé de Brossin de Méré. Collection Mode et Textile
© Les Arts Décoratifs, Paris / photo : Jean Tholance

« N’oubliez jamais que ce qui devient intemporel fut une fois vraiment nouveau », dit Nicolas Ghesquière6. Alors qu’entre couturiers superstars le jeu des chaises musicales bat son plein, on peut se poser la question : quel est le véritable rôle du créateur aujourd’hui ? D’évidence, il ne s’agit plus d’un styliste talentueux créant des collections, mais bien d’une figure emblématique, un génie pluridisciplinaire, à la fois ambassadeur, porte-parole et maître de cérémonie. (…) « Une mode a à peine détruit une autre mode, qu’elle est abolie par une plus nouvelle, qui cède elle-même à celle qui la suit, et qui ne sera pas la dernière : telle est notre légèreté7 », remarquait Jean de La Bruyère en 1687. Comme autant de madeleines évocatrices d’un passé révolu, les œuvres sont stockées au présent dans les réserves des musées, discours en creux n’attendant qu’un prince charmant futuriste pour s’éveiller au monde.

Autrement dit, « the show must go on »…

1Honoré de Balzac, Traité de la vie élégante, suivi de la Théorie de la démarche, Paris, Éditions Bossard, 1922, p. 104.

2Coco Chanel parle. La mode qu’est-ce que c’est  ?, LP record, sound engineer Hugues Desalle, coll. «  Français de notre temps  », n° 80, sans date.

3Christian Dior, Christian Dior et moi, Paris, Bibliothèque Amiot Dumont, 1956, p. 236.

4Si les lois somptuaires existent depuis l’Antiquité, le renouvellement périodique des styles vestimentaires débute au XIVe siècle.

5F. Adolphus, Some Memories of Paris, Édimbourg, William Blackwood and Sons, 1895, p. 190

6Vogue, mois 2014.

7Jean de La Bruyère, Les Caractères ou les Mœurs de ce siècle, Paris, Gallimard, coll. «  Folio  », 2013, p. 321.

Frise chronologique

1715
Apparition de la robe volante, portée sur un panier circulaire, à demi-fermée devant, avec des plis dans le dos partant de l’encolure, des manches en raquette, et pour seul ornement le dessin du tissu. Le justaucorps, élargi par des plis multiples, prend une forme juponnée. Les manches ont de grands paravents ouverts, arrondis ou droits. La veste, de forme droite encore devant, peut avoir un dessin tissé à disposition. La perruque perd de son ampleur et change de forme.

1735
La robe à la française supplante la robe volante, et se porte aussi sur un panier, qui prend une forme ovale. Elle se compose d’un manteau ouvert sur la pièce d’estomac ou sur une échelle de rubans, et d’une jupe assortie. L’habit à la française perd de son ampleur et son décor brodé tend à se limiter à de fausses boutonnières. Les pans de devant prennent une coupe oblique vers 1760. La veste se porte plus courte que le justaucorps. La culotte est ajustée au-dessous des genoux par des jarretières.

1795
Abandon des paniers et des corps à baleines ; adoption de la silhouette « à l’antique », à taille haute ; goût pour les cotonnades blanches. La mode « à l’antique » du Directoire s’assagît ; les robes conservent leur taille haute, avec des manches ballon coulissées : goût pour les mousselines blanches brodées de motifs « au naturel ». L’Impératrice Joséphine habillée par Leroy, est admirée et copiée pour son élégance.


1812
La mode préromantique se traduit par des robes aux manches agrémentées de crevés et de bouillonnés, pour imiter les costumes de la Renaissance. La taille redescend à sa place anatomique. La jupe s’évase, avec au bas des bourrelets, des volants et des bouillonnés.

1830
La mode romantique consacre la « taille de guêpe » prise dans un corset, qui met en valeur des manches volumineuses aux formes variées et une jupe en cloche ; les hommes portent plusieurs gilets superposés et cintrés, avec une cravate nouée sous le menton ; les enfants sont habillés sur le modèle des adultes.

1845
La mode est aux robes en deux parties, formées d’un corsage et d’une jupe garnie de volants superposés, soutenue par une crinoline-jupon ronde et toile tramée de crin ; un corset court met en valeur les épaules.


1856
Triomphe de la crinoline-cage à cerceaux métalliques, ovoïde et rejetée en arrière, qui atteint son envergure maximale vers 1865. À la même époque, le « costume court » se répand pour les tenues d’extérieur, mis à la mode par l’impératrice Eugénie après son excursion à la mer de Glace en 1860.

1877
La tournure est quasi abandonnée et la silhouette devient longiligne. Le complet masculin composé d’un veston, d’un gilet et d’un pantalon de même tissu, se répand vers 1875.

1898
Silhouette en S, proche des sinuosités de l’Art nouveau. Le complet noir masculin composé de trois pièces de même tissu devient d’usage courant. Le costume marin est la tenue enfantine la plus répandue.


1907
Collection de robes de Paul Poiret inspirées par la mode du Directoire. Ces robes sont montées sur une petite ceinture baleinée, ce qui vaut au couturier la réputation d’avoir « libéré la femme du corset » ; cette ligne droite triomphe en 1910.

1914
Pendant la guerre, la femme continue d’alléger sa garde-robe ; le corset est supprimé et la jupe raccourcie au-dessus de la cheville. Les formes sont droites et mieux adaptées à une vie plus active.

1920
Le vêtement féminin se simplifie. Les formes sont droites, éloignées du corps. La robe est courte, portée avec des bas de soie de couleur chair. L’emploi des fibres artificielles se développe dans la lingerie qui voit apparaître le soutien-gorge aplatisseur pour les femmes et le caleçon court pour les hommes.


1930
Le vêtement féminin est souple et fluide. Le pyjama de plage se diffuse largement pour le jour, comme pour le soir, introduisant le pantalon dans la garde-robe féminine. Pour l’homme, le vêtement de ville se compose d’un complet-veston et d’un pardessus. Pour le soir, le port du smoking se généralise. Robes à smocks, culottes de golf, pull-overs tricotés à la main sont, aux côtés du costume marin, les principaux éléments de la garde-robe enfantine.

1940
La silhouette est massive : la carrure s’élargit, les jupes raccourcissent mais la taille reste très marquée. Les accessoires, chapeaux et turbans confectionnés à la maison, chaussures à semelles compensées, sacs en bandoulière – viennent renouveler une garde-robe restreinte par la pénurie des matières premières.

1950
L’élégance féminine, de nouveau très codifiée, est marquée par le triomphe de la robe de cocktail. La démocratisation des vacances fait naître un nouveau type de vêtement, le « sportswear ».


1960
La jeunesse issue du « Baby-boom » impose son image, ses goûts et son mode de vie : la mixité, le rock & roll, les loisirs et la vie en bandes. Les structures de production de la mode connaissent une profonde mutation. La haute-couture est concurrencée par les stylistes qui favorisent un rapide essor du prêt-à-porter. De l’ultra court au « maxi », la mode s’affole et connaît toutes les longueurs.

1970
À la faveur de la mode unisexe, le pantalon s’impose en toutes circonstances. « Pattes d’eph », taille basse, ou de coupe plus classique, il adopte – comme le reste de la garde-robe – des coloris vifs et des imprimés voyants. La mode masculine qui délaisse pour un temps son habituelle discrétion, se décline en couleurs et matières synthétiques.

1980
Sous le signe de l’excès, couturiers et créateurs surenchérissent dans la création de panoplies clinquantes. L’opulence des défilés spectacles et le culte du corps sont cependant remis en cause par l’arrivée sur scène des créateurs japonais qui imposent le noir et la déstructuration. Il n’existe plus alors une mode mais des looks.

1990
La spiritualité new age rejoint le culte de l’essentiel. Le minimalisme est le maître mot en matière de coupe et la recherche décorative se réfugie souvent dans les demi-tons et textures. Au-delà des formes, la création de mode est aussi affaire de concept, notamment chez les créateurs de l’école belge. Une vague de créateurs anglo-saxons contre la sobriété ambiante par des collections spectaculaires.


2000 - 2016
Les grands groupes du luxe se consolident et les maisons de couture ou de prêt-à-porter doivent souligner leurs codes identitaires et leurs marques. La logomania fait de l’accessoire griffé le véhicule idéal de la création. Le stylisme photographique des magazines diffracte les silhouettes des défilés en multiples sous-parties habilement associées. Le rôle de directeur artistique supplante d’ailleurs celui de créateur. La tendance vintage acquière une grande visibilité dans les cérémonies red carpet ; une nouvelle génération d’habilleurs et de chausseurs ressuscite la tradition de la parure.

Christian Dior par Raf Simons, Robe du soir courte, Haute couture, automne-hiver 2014-2015, modèle 3, damas de soie broché, brodé de fil, de perles et de strass / Valentino par Maria Grazia Chiuri et Pierpaolo Piccioli, Robe du soir longue, Haute couture, automne-hiver 2015-2016, modèle 46, chevreau doré brodé de cordonnet et de perles appliqué sur tulle / Rick Owens, Ensemble, Gilet et robe, Prêt-à-porter, printemps-été 2016, toiles de Nylon et de coton enduites de polyu-réthane, métallisées argent. Collection Mode et Textile © DR
Le catalogue
4 COMMENTAIRES
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Les Arts Décoratifs, 107, rue de Rivoli, 75001 Paris
tél. : +33 (0)1 44 55 57 50