En série

Il ne s’était jamais vraiment soucié de signer, de limiter, d’authentifier, d’inventorier. Cela n’avait guère d’importance à ses yeux : ses objets s’imposaient d’eux-mêmes – c’était en somme autant de pièces uniques. Une fois encore, et face à la demande nouvelle qui se profilait, j’ai dû repenser les choses : nous avons commencé à tenir le registre exact des pièces produites, année par année ; nous les avons datées et numérotées, et nous avons ajouté aux simples étiquettes collées des marques à l’intérieur du décor même des objets.

Comme il n’était pas du genre à déléguer, et qu’il voulait avoir la main sur tout, Piero avait très peu collaboré avec des firmes extérieures (pour le verre et le tissu essentiellement). C’était là une dimension qu’il me semblait intéressant d’explorer. Ayant entendu mon père exprimer le souhait de travailler un jour, pour les objets en porcelaine, avec la maison Rosenthal, nous nous sommes associés avec eux pour lancer les premières lignes de production. Et j’ai fini par comprendre que cela avait été une erreur. Car ce type de production venait faire concurrence à celle que nous faisions en propre et avait pour effet, pour ainsi dire, de la décrédibiliser. Les porcelaines que nous continuions à faire, pièce à pièce, à l’atelier, ne pouvaient égaler, en termes d’offre et de prix, celles que Rosenthal produisait en série. Qui plus est, la gamme Fornasetti de Rosenthal était proposée à côté de celles de marques commercialement plus importantes, Versace par exemple, et ne bénéficiait pas de l’attention nécessaire. C’était vraiment se tirer une balle dans le pied. J’ai collaboré, au fur et à mesure, avec d’autres firmes pour créer des cravates, des gilets, des foulards (puisque c’est par-là que mon père avait commencé), mais aussi des lampes, des abat-jour, de petits objets.

J’ai aussi cherché à explorer d’autres matériaux, comme le méthacrylate, pour des luminaires ou des objets d’un nouveau style. Mais je n’ai pas tardé à comprendre que cela entrait, une nouvelle fois, en contradiction avec l’esprit de notre production, faite à la main, en série limitée, avec un soin particulier. Il y avait quelque chose d’un peu cheap dans les objets ainsi produits ; ce qui arrive souvent – mais pas nécessairement – avec les plastiques ou le Plexiglas. Mais le jour où l’on me montrera une résine ou un plastique d’une qualité remarquable...

Applications

Le premier mouvement de mon père a été au fond d’appliquer sa culture et sa technique d’imprimeur à des objets en trois dimensions. Il a commencé par utiliser la lithographie sur des foulards (ce qui était une technique assez inhabituelle pour l’impression sur soie), puis il a découvert un procédé de transfert à partir d’un papier humidifié, sur lequel il avait reporté son dessin, et qu’il pouvait appliquer ensuite à toutes sortes de supports, avant de le stabiliser, le relever de couleurs, le vernir, le polir, etc. Aujourd’hui, nous utilisons avant tout la sérigraphie, qui est un peu plus simple, mais l’atelier travaille encore peu ou prou comme il le faisait au temps de mon père. Je veille essentiellement à maintenir un juste équilibre entre les améliorations technologiques et le savoir-faire artisanal qui est le nôtre, du point de vue écologique tout particulièrement. Nous n’utilisons plus, par exemple, que des couleurs à l’eau, et j’essaie d’obtenir de nos fournisseurs qu’ils améliorent sans cesse les produits que nous employons. Ce fut le cas avec la firme qui nous fournit en laques et en vernis : il s’agit d’une entreprise très importante et nous ne représentons pas grand-chose pour eux en terme de chiffre d’affaires, mais j’ai un jour écrit à son propriétaire pour le convier à voir ce que nous faisions, et qui n’avait aucun rapport avec les industries pour lesquelles il travaille habituellement. Depuis, nous entretenons une relation privilégiée, il suit tout ce que nous faisons et il a mis à notre disposition tous les moyens de recherche qui sont les siens.

Trumo

De Piero, j’ai hérité la volonté d’imaginer, d’inventer, de rêver pour ainsi dire tout éveillé. Et j’aimerais bien pouvoir, comme lui, passer mon temps à rêver les choses, sans trop me soucier, comme il le faisait, des conséquences réelles, mais je ne le peux pas ; les lois du design vous imposent même le contraire, il faut d’abord réaliser, et voir ensuite si cela fonctionne, aussi bien techniquement que commercialement.

De lui, j’ai également hérité tout un imaginaire, un lexique, un répertoire de formes. C’est à la fois une contrainte et un perpétuel challenge. Je dois effectuer un travail infini de réinvention, de réinterprétation : trouver comment adapter sans les dénaturer ses dessins et ses projets. Prenez ce qu’en Italie nous appelons trumò et qui correspond chez vous à la crédence ou au buffet. C’est le symbole même d’une forme de convivialité, d’un rite de socialisation familiale, d’un mode de vie où l’on se réunissait encore pour le déjeuner et le dîner, qui a aujourd’hui pratiquement disparu. C’était l’une des pièces phares de la collaboration entre mon père et Gio Ponti dans les années 1950. Et l’un de mes premiers gestes aura été de lui donner une nouvelle destination, un nouvel usage : par exemple dans un prototype de 1999 où, en modifiant très légèrement les proportions, il pouvait contenir une télévision et l’un des premiers ordinateurs (mais songez à la différence entre les téléviseurs d’alors et les écrans plats actuels, entre les premiers Mac et les portables d’à présent… : il faudrait encore réadapter ce prototype).

Je l’ai aussi transformé en meuble de milieu, qui s’ouvrait des deux côtés, avec un éclairage intérieur, et qui pouvait servir pour exposer des objets de collection : je me suis inspiré de la forme du gratte-ciel Pirelli de Gio Ponti, et le décor reprenait celui d’un ancien paravent, comme reflété sur la façade vitrée de l’immeuble noyé dans la brume milanaise. J’avais appelé ce prototype À Piero et Gio. Cela dit, nous continuons à produire le modèle historique, quitte à l’adapter aux besoins ou aux désirs des uns et des autres, et c’est là une autre forme de défi qu’il me plaît beaucoup de relever.

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