Le choix du musée des Arts décoratifs pour rassembler le temps d’une exposition une partie des œuvres produites par Pierre Gouthière n’est pas fortuit. Qui mieux que le musée des Arts décoratifs peut offrir une collection de référence en matière d’art décoratif français ? Conçu par ses pères fondateurs sur la volonté « d’entretenir en France la culture des arts qui poursuivent la réalisation du beau dans l’utile », l’institution compte depuis ses débuts d’importantes collections de dessins et d’estampes où l’ornement est roi et surtout une collection d’éléments en bronze ciselé et doré offrant un panorama complet de cette discipline à travers les âges. Il est donc apparu opportun de développer ces deux axes dans le cadre de l’exposition parisienne. Une sélection de pièces en bronze doré, choisies avec pertinence au regard de la production de Pierre Gouthière, sert d’introduction à l’exposition et permet d’initier le visiteur à cette technique particulière, composée d’un alliage de cuivre et d’étain dans des proportions variables, communément appelé bronze mais qui s’est révélé chez Pierre Gouthière être plus souvent un alliage de cuivre et de zinc, autrement dit du laiton, alliage plus adapté à la ciselure, à la soudure et à la dorure.

Projet de crémone et de poignée de porte, anonyme, vers 1780-1785
Dessin à l’encre noire, lavis gris, aquarelle jaune. Musée des Arts décoratifs
© Photo Les Arts Décoratifs, Paris

À partir de la pièce conservée au musée des Arts décoratifs, le bouton de porte-fenêtre provenant du pavillon de Louveciennes de la comtesse Du Barry, chaque étape du processus de fabrication est développée, du dessin à la pièce finale en passant par l’épreuve en bois, la cire, le moule, la fonte, la ciselure et la dorure grâce aux talents du sculpteur sur bois Vincent Mouchez et des bronziers Bernard et Gaël Deville. Ces étapes, composant un processus complexe où intervenaient un dessinateur ou un architecte, un sculpteur, un modeleur, un fondeur, un tourneur, un ciseleur et un doreur étaient maîtrisées par Pierre Gouthière. Sous l’ancien régime, les métiers, organisés en communautés de métiers, indépendantes et parfois rivales, étaient définis selon des statuts juridiques précis, établissant les droits et obligations de leurs membres. Pour devenir maître dans sa discipline, le futur artisan passait de l’état d’apprenti à celui de compagnon, puis présentait un chef-d’œuvre démontrant que le savoir-faire du métier était acquis. Ce n’est qu’après avoir prêté serment et acquitté les frais d’accession à la maîtrise, que le jeune maître pouvait s’établir à son compte. Pierre Gouthière fut reçu maître doreur et ciseleur sur tous métaux le 13 avril 1758. Sa virtuosité dans la transformation du métal en véritable œuvre d’art, lui permit d’obtenir le statut d’artiste en la matière.

Dans le processus créatif d’une œuvre en bronze doré, le dessin joue un rôle essentiel, modèle indispensable au bronzier dont le savoir-faire va permettre de passer de la deuxième dimension à la troisième. Aussi, le musée des Arts décoratifs tient-il à mettre en avant cette fonction des architectes, sculpteurs et ornemanistes qui travaillèrent de près ou de loin avec Pierre Gouthière, dont la production entre en résonance avec son œuvre, permettant de dresser un panorama des modèles qui circulaient, de ce style qui délaissa les exubérances de la rocaille pour une plus grande sobriété empruntée au vocabulaire du monde antique. Cette mutation dans les arts décoratifs français ressentie comme sobre par les uns ou comme rigoureuse par d’autres, Pierre Gouthière l’agrémenta d’un naturalisme exceptionnel. Un peu plus de 80 dessins ont été choisis pour mieux mesurer la source à laquelle le bronzier pouvait puiser son inspiration, découvrir les ornements à la mode et comprendre ce qu’il devait à quelques architectes et ornemanistes. Certains anonymes, d’autres dûs à des artistes comme François-Joseph Bélanger, Jean-Démosthène Dugourc, Pierre-Adrien Pâris, Jean-Louis Prieur, Gilles-Paul Cauvet révèlent ainsi les liens unissant les bronziers aux architectes, aux ornemanistes et à leurs commanditaires, tous protagonistes de l’évolution du décor intérieur.

Paire de feux, Quentin-Claude Pitoin (bronzier), 1777
Bronze ciselé et doré. Musée des Arts décoratifs
© Photo Les Arts Décoratifs, Paris / Cyril Bernard

Enfin comparer une sélection de pièces de Pierre Gouthière à celles de quelques-uns de ses contemporains a semblé pertinent afin de confirmer ce talent particulier de celui qui se rendit maître des dorures au mat. Ainsi autour de Pierre Gouthière, quelques œuvres de Quentin-Claude Pitoin, François Rémond, Pierre-Philippe Thomire permettent au visiteur de découvrir d’autres chefs-d’œuvre du bronze doré, puisant aux mêmes sources. Ces artistes, longtemps éclipsés par la renommée de Gouthière avaient, pour certains, bénéficié des difficultés financières rencontrées par l’artiste au milieu de sa carrière, profitant alors de commandes émanant de l’administration des Bâtiments du Roi et de clients privés. Toutefois leur activité restait mal connue. Exercice familier de l’histoire de l’art, la réattribution des œuvres rappelle que la mode autant que les connaissances acquises sur un artiste contribuent à faire fluctuer le nombre d’œuvres qui lui sont attribuées. Ainsi les travaux récents consacrés à quelques-uns de ces bronziers et la réattribution dont la production de Pierre Gouthière vient de faire l’objet, permettent d’apprécier la place de chacun et son tribut à l’élégance du décor intérieur français où le bronze tantôt souligne les lignes architecturales tantôt apporte une note d’originalité.

Les Arts Décoratifs, 107, rue de Rivoli, 75001 Paris
tél. : +33 (0)1 44 55 57 50