Paire d’aiguières (détail), porcelaine chinoise a couverte aubergine d’époque Kangxi (1662−1722)
Monture en bronze doré, vers 1785. Collection particulière
© Photo Thomas Hennocque

Le chantier de Louveciennes ouvre l’ère de ses travaux avec l’architecte Claude-Nicolas Ledoux. Conseillée par son entourage, madame Du Barry fit appel à De Wailly et Ledoux qui lui soumirent des projets. Sa préférence alla à Ledoux, sans doute déterminée par les travaux que l’architecte terminait au même moment dans l’hôtel du duc de Montmorency dont l’épouse était proche de la favorite. Par ailleurs, Ledoux bénéficiait d’un autre appui de poids, celui du maréchal de Soubise, intime de la favorite et pour l’heure amant de la célèbre danseuse, Marie-Madeleine Guimard, et Gouthière n’était pas totalement étranger au milieu des actrices et des danseuses de l’Opéra. Nouveau venu dans l’équipe de Ledoux, Gouthière devait travailler de nouveau pour lui pour les hôtels parisiens de Fontaine de Cramayel et du banquier genevois Georges-Tobie de Thélusson et pour les maisons du négociant Jean-Baptiste Hosten. (…)

La réputation grandissante de Gouthière fut-elle la seule raison qui conduisit Ledoux à lui confier l’exécution des bronzes dorés de Louveciennes ? Qui put être l’artisan de la rencontre entre l’architecte et le bronzier ? Sans pouvoir l’identifier avec précision, il semble que ce soit dans le milieu des actrices et de leurs protecteurs, que les deux hommes fréquentèrent, qu’il faut chercher cet intermédiaire. S’il n’est pas aisé de pénétrer la vie privée d’un artiste, quelques détails s’en échappent parfois qui, dans le cas de Gouthière, permettent de déceler dans ce monde du spectacle un lieu où il put tisser des liens professionnels. Si l’on ignore à partir de quelle date notre bronzier commença à fréquenter les salles de spectacle, il est certain qu’en 1769 il avait quelques relations avec l’actrice Madeleine-Augustine Courtois qui, comme l’écrit Jacques Robiquet, donnent lieu à douter de sa fidélité conjugale. Si Gouthière n’avait certes ni un nom ni une fortune, il avait sans doute pour lui une belle figure et encore la vigueur de la jeunesse, lui assurant les faveurs de ces dames et surtout lui permettant de rencontrer des hommes qu’il n’aurait pas approchés autrement. Rivalités ou amitiés favorisaient alors des appuis dont Gouthière, dans une certaine mesure, dut savoir jouer.

Paire de bras de lumière à cinq branches, Pierre Gouthière, d’après un modèle de François-Joseph Bélanger, vers 1780
Bronze doré et patiné. Musée du Louvre
© Photo RMN-Grand Palais

Car c’est peut-être aussi dans ce milieu que Gouthière fit connaissance avec un autre architecte pour lequel il travailla : François- Joseph Bélanger, qui fut successivement l’amant de Sophie Arnould et de Marie-Madeleine Dujon pour succomber finalement aux charmes d’Anne-Victoire Dervieux dont il fit sa femme. Les deux hommes entrèrent la même année au service de l’administration des Menus- Plaisirs, Bélanger comme dessinateur, Gouthière comme ciseleur-doreur. Là, ils travaillèrent conjointement au serre-bijoux de la dauphine (cat. 41), et surtout œuvrèrent aux montures des objets en pierres dures et porcelaine du duc d’Aumont, l’un des premiers gentilshommes de la Chambre du roi qui depuis 1763 était responsable de la comptabilité des Menus-Plaisirs. Les documents d’archives sont explicites : Gouthière exécutait les montures d’après les dessins de Bélanger. Lorsque ce dernier, en 1773, par le biais de sa maîtresse Sophie Arnould, en même temps maîtresse du prince de Hénin, capitaine des Gardes du comte d’Artois, fut introduit dans le cercle de la coterie Artois puis acheta, en 1777, la charge d’architecte du jeune frère du roi, il confia à Gouthière plusieurs travaux. Les deux hommes s’appréciaient sans nul doute, partageant certains intérêts tant professionnels que relationnels.

Aux Menus-Plaisirs, Gouthière côtoya également Pierre-Adrien Pâris qui, en 1778, succéda à Michel-Ange Challe (1718-1778) comme dessinateur du Cabinet du roi. Si Gouthière ne semble pas avoir oeuvré précisément d’après des dessins de Pâris, en revanche ce dernier nous a laissé le témoignage exceptionnel du relevé de plusieurs montures ciselées par le bronzier et les versions au net pour illustrer le catalogue de la vente qui suivit le décès du duc d’Aumont. (…)

Si les bronzes d’architecture soumis aux ordres des architectes occupent une place importante dans la production de Gouthière et lui valurent de travailler également avec les sculpteurs tels que Louis-Simon Boizot, Philippe-Laurent Roland ou Jean-Joseph Foucou, ils ne constituent pas toute l’œuvre du bronzier. Les bronzes d’ameublement forment une part non négligeable de son travail. Aux pièces de commande s’ajoutaient des pièces plus courantes.

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