Morceau de tissu

Morceau de tissu, France, vers 1760
Taffetas de soie, chiné à la branche, 58 x 26 cm
© photo : Felipe Ribon

Ce fragment de tissu est une soierie dont le décor est le fruit d’une technique particulière : le chiné à la branche. L’étoffe, comme la large majorité des chinés du XVIIIe siècle, est tissée en taffetas. Le tissu présente un grand dessin asymétrique, sur fond crème, fait de guirlandes de fleurs dans des camaïeux de roses et de violets. On relève aussi un nœud et un méandre. (…)

Les dessins sont obtenus par des teintures successives, en réserve, par ligature, de petits paquets de fils, appelés branches. Une fois teints, ces fils sont juxtaposés les uns aux autres sur le métier à tisser. (…) Ces taffetas de soie servaient tant à la confection de tentures, de rideaux, de couvre-lits que de vêtements féminins ou masculins. (…) L’engouement pour ces motifs de fleurs ou de méandres floutés était tel qu’il gagna aussi les productions de la Manufacture royale de Sèvres. Les soieries chinées à la branche étaient très appréciées des cours royales. (…)

Morceau de tissu (détail), France, vers 1760
Taffetas de soie, chiné à la branche, 58 x 26 cm
© photo : Felipe Ribon

Aujourd’hui, les tissus asiatiques aux fils teints en réserve avant tissage sont connus sous le terme d’ikat, du malais mengikat, signifiant « lier, attacher », évoquant la ligature des fils pour permettre la teinture en réserve. Ils sont appelés kasuri ou shibori au Japon, patola en Inde. Les motifs polychromes aux contours imprécis faisaient souvent des ikats des étoffes de luxe. En Asie centrale, ils étaient offerts comme marques de distinction ou comme récompenses par les hauts dignitaires à des courtisans ou à des ambassadeurs. Au Gujarat, les patolas en soie, couverts de motifs végétaux symbolisant probablement la fertilité, servaient à la confection des saris de mariage. (…)

Fuse

« Fuse », Lily Alcaraz et Léa Berlier (designers textile), 2015
Schappe de soie, 200 x 200 cm
© photo : Felipe Ribon

Fuse est un triptyque de panneaux textiles tendus sur un châssis en suspension. Selon la distance à laquelle on les observe, le motif figuratif et floral qu’ils composent devient abstrait, se transforme d’une fleur en un végétal imaginaire, en paysage. (…) La technique du chiné à la branche consistait simplement à teindre les fils de chaîne par réserve et avant montage sur le métier. Fuse en diffère. Le dessin initial est d’abord décomposé et fragmenté pour s’apparenter au tramage d’une image pixélisée. Son carton est ensuite imprimé et sert de guide pendant la fabrication. (…) Toujours tissés avec le même entrecroisement, les différents effets, motifs et nuances chromatiques sont créés par les multiples combinaisons de rythmes de fils colorés à la main. Le procédé développé pour celui de ce triptyque rappelle les techniques de reproduction d’images grâce à une trame de points. Il s’en distingue néanmoins, car il laisse place pour une grande part à l’aléatoire avec le décalage possible des fils teints pendant le tissage. (…) La mise en forme et en espace de Fuse évoque justement cette fabrication. Les fils de chaîne sur lesquels le dessin se poursuit et utilisés de part et d’autre de la toile pour la fixation de chaque panneau au cadre exposent le procédé. L’accrochage est par ailleurs une mise en abyme de la technique par le décalage en hauteur des trois panneaux, qui rappelle les décalages des « branches » du chiné. L’ensemble suspendu demeure cependant une énigme. Fuse interroge sur sa désignation, offre différents niveaux de lecture et crée le trouble sur la notion même d’art associée aux métiers d’art. Fuse est-il le médium de démonstration d’un art au sens d’une technique ? Un écran, un paravent et donc un objet d’art relevant des arts décoratifs ? Une œuvre d’art plastique dont la composition picturale est réalisée grâce à des techniques artisanales ? Seul juge, son observateur appréciera ses qualités usuelles, décoratives et artistiques, pour en déterminer le statut, car il en est ainsi des arts décoratifs : se faire confondre le beau et l’utile.

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