La Corée semble aujourd’hui l’Eldorado du luxe (…) Les grands groupes s’y sont implantés dans les années 1990. Ce commerce florissant révèle l’intensité d’un échange culturel situé, dans le temps, au croisement de l’histoire de la mode française – dont découle le système de mode contemporain – et de l’histoire du costume coréen. Car si les grands groupes rencontrent en Corée une clientèle férue de mode, c’est parce que la culture des apparences y est une expression essentielle de l’identité. (…) Le costume traditionnel, hanbok, a aujourd’hui disparu de la foule métropolitaine séoulite et n’est plus couramment porté qu’au cours des cérémonies familiales. (…) Il ressurgit pourtant sur les podiums sous une forme manifeste. (…) Cet intérêt pour la mode coréenne que l’on observe en France reflète sans doute l’attraction existant entre deux cultures vestimentaires fondées sur la prévalence de codes esthétiques symétriquement inversés. La culture de la mode française, faite de ruptures saisonnières, répond étonnamment à celle du costume coréen, faite de permanence de formes immémoriales. Elle interroge aussi la création contemporaine coréenne dans sa quête. Comment satisfera-t-elle deux cultures d’essence si contradictoire ? (…) Les créateurs coréens ont chacun adopté une posture particulière pour composer avec cet antagonisme. Leur démarche a valeur de création de mode car elle relève du défi intellectuel : cinq spécialistes du hanbok représentent essentiellement le tribut à la tradition ; les créateurs de mode les plus fameux illustrent ensuite différentes réappropriations de la culture ancestrale ou récente, tandis que les plus jeunes manifestent un désir d’émancipation ou de retour aux sources d’un patrimoine redéfini. (…)

Histoire

(…) Les travaux de Kim Young-jin, Kim Young-seok, Kim Hye-soon, Lee Hye-soon réunis sous l’égide de l’Arumjigi Culture Keepers Foundation illustrent ainsi plusieurs approches intuitives ou scientifiques du hanbok.

L’histoire du costume en Corée est également racontée de manière métaphorique par les créateurs de mode les plus célèbres en Corée. Jin Te-ok, André Kim, Lee Young-hee, Lie Sang-bong, (…) ont transmis, dès les années 1980, la culture du costume traditionnel sous forme de propositions créatives. La pureté et la transparence des vêtements de toiles blanches, inlassablement foulées et blanchies, qui composaient l’essentiel du costume national de l’époque Joseon, revivent chaque saison dans les collections de Jin Te-ok. André Kim a transmué les ors des costumes des parades militaires du début du XXe siècle en fastueuses tenues hybrides, martiales et rocailles. Lee Young-hee a révélé la sensualité du hanbok en le transformant d’un geste en déshabillé. Lie Sang-bong a cultivé un chaleureux syncrétisme de grigris et de croix pectorales pour exorciser avec humour l’attirail des chamans et des missionnaires…

Les créateurs de la génération montante explorent aussi le passé du costume coréen en découvrant et en remontant d’autres séquences : Juun.J interprète les fondamentaux du costume masculin occidental avec une élégance de clerc du palais, Kwak Hyun-joo revisite la culture pop américaine avec le professionnalisme d’une star du drama. Tous les créateurs se prennent à ce jeu de rôle pour dresser l’inventaire de l’héritage vestimentaire de la Corée, allant jusqu’aux citations vintage les plus récentes.

Cet héritage, d’ordre composite, ne se résume certes pas seulement à l’ancien hanbok. Il véhicule des thématiques profondément enracinées dans la tradition de la période Joseon : l’importance de l’espace et du placement dans les assemblées rituelles doit par exemple être prise en compte pour apprécier les défilés et les croquis « scolaires » de Choi Chul-young. De même, la sensibilité aux couleurs codifiées et aux motifs symboliques est sans doute à l’origine des travaux optiques ou signalétiques de Kaal E. Suktae ou de Park Seung-gun pour PushButton (…)

Attitudes

À l’image de Jin Te-ok, doyenne des créatrices séoulites, l’identité des artistes coréens se doit d’être le couronnement d’une attitude. (…) Dans son bureau situé au dernier étage de sa maison de couture, elle traduit en mots ce qu’elle dit en étoffe : c’est la translucidité d’une chemise de son frère séchant au soleil qui, dit-elle, lui a révélé sa vocation dans les années 1950. C’est peut-être de cette période d’après-guerre, (…) qu’elle a gardé un attachement particulier à la figure de la ballerine, idéal féminin du New-Look. (…) Son style épuré, subtilement androgyne, s’est parfaitement accordé à la tendance des années 1990 et constitue l’exemple d’un positionnement stylistique (…).

La tendance au minimalisme explique également en partie l’accueil fait, à la même période, aux créations de Lee Young-hee, « prêtresse du vêtement traditionnel coréen », qui présente ses collections à Paris dès 1994. (…) Ses réinterprétations du hanbok bénéficient en outre à la fin des années 1990 de l’intérêt porté aux matières et aux formes « authentiques », d’origines « ethniques ». (…) Quant à Lie Sang-bong, ni le minimalisme ni la référence au costume traditionnel – qu’il a pourtant cultivé – ne suffisent à saisir sa démarche. (…) Ses collections sont une profusion de plissés, fronces, arceaux, ajours, incisions, franges, glands, feuillets, soufflets, ruchés, festons, drapés, bouillonnés, effets boule, liens, lanières, nœuds, surpiqûres, éléments rigides tels que coques et corsets. Il a le goût de l’illusion et de la mise en scène, mais aussi d’une certaine dédramatisation humoristique confinant à l’aspiration au vide. (…) Le créateur a une prédilection pour le rouge et les couleurs tranchées, bariolées même, qui contribuent au caractère enfantin de ses créations. Lie Sang-bong rejoint l’esthétique post-pop des années 1980 dont il se rapproche aussi par le travail graphique. Il a présenté à Paris à l’automne-hiver 2006-2007 une collection inspirée par le graphisme hangul qui a constitué pour lui un tournant. (…) Tout le monde ne peut déchiffrer ces caractères manuscrits imprimés sur le tissu, mais on comprend que le créateur est parvenu à exprimer sur la scène internationale à la fois sa culture natale et sa fantaisie personnelle.

Lie Sang-bong, Jin Te-ok et Lee Young-hee apparaissent comme les maîtres vivants de ce que l’on peut nommer l’école de Séoul. Cultivant, chacun à leur façon, l’héritage du costume coréen, ils l’inscrivent dans la mode contemporaine et inversement. Ils inspirent la génération montante dans ses orientations. C’est ainsi que le style de son chef de fil Juun.J semble résulter d’une fusion de leur expérience d’ouverture ou d’hommage à la tradition. Ce jeune créateur renouvelle l’image de l’homme en maniant avec une égale maîtrise les références à la mode occidentale et à celles du costume local. Son travail ne relève pourtant pas du métissage et résulte plutôt d’un savant procédé de composition. Kaal E. Suktae, Kwak Hyun-joo, Cy Choi et Steve J. & Yoni P. associent leur identité native à divers emprunts aux cultures urbaines et mythologies contemporaines. (…) Tous sont diplômés d’écoles internationales et présentent leurs collections à Séoul, Paris, New York ou Londres, prenant exemple sur les créateurs qui les ont précédés dans la conquête d’une visibilité internationale. Conscients de leur histoire ancienne et récente, de leur valeur et connaissant le monde, il ne leur reste plus qu’à inventer leur individualité.

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