(…)
Ces trois exemples montrent qu’au XVIIIe siècle le mot « poupée » désigne trois objets apparemment distincts : le jouet des fillettes, la poupée de mode à proprement parler – qui porte en miniature le modèle réduit d’un costume destiné à être réalisé à taille humaine – et le mannequin de boutique. Toutefois, il est difficile de discerner la poupée-jouet de la poupée de mode, voire même du mannequin, d’autant plus que les trois objets sont simplement nommés « poupée » dans les documents de cette époque.

William Hoare, « Christopher Anstey avec sa fille », vers 1775
© The National Portrait Gallery, Londres

Quand on sait que les mêmes bimbelotiers fabriquaient aussi bien des poupées-jouets que des poupées de mode, il n’est pas étonnant que leurs usages aient pu être indistincts. Au XVIIIe siècle, un jouet, tout autant qu’un de ces mannequins articulés utilisés par les artistes, peuvent être investis d’une mission au service de la mode. Quoi qu’il en soit, la poupée n’est qu’un support ; ce qui importe alors, ce sont les habits qu’elle porte.

Dans sa précieuse description de « la poupée de la rue Saint-Honoré », Louis-Sébastien Mercier précise le rôle essentiel de l’objet qu’il appelle aussi mannequin : « [Il] passe de Paris à Londres tous les mois, et va de là répandre ses grâces dans toute l’Europe, il va au Nord et au Midi ; il pénètre à Constantinople et à Pétersbourg ; et le pli qu’a donné une main française se répète chez toutes les nations, humbles observatrices du goût de la rue Saint-Honoré. » Telle est la réelle mission de la poupée habillée : être expédiée par monts et par vaux, pour diffuser les modes.
(…)

Barbie Moschino, 2015
© Mattel

« Pour apprendre la mode de la cour de France »

Dans la France du XVIIIe siècle, et plus encore dans la seconde moitié du siècle, la mode est une industrie, un acteur privilégié de l’économie et joue un rôle essentiel dans la pensée des Lumières. Jacques Savary des Bruslons, dans son Dictionnaire universel de commerce, paru en 1723-1730, évoque ces « belles poupées qu’on envoie toutes coëffées, et richement habillées, dans les Cours étrangères, pour y porter les modes françoises des habits » ; plus loin, il cite encore ces « figures proprement habillées et coîfées, soit d’homme, soit de femme, qu’on envoye dans les Païs étrangers pour y apprendre les modes de la Cour de France ». Notons aussi qu’elles permettent aux habilleuses de comprendre l’ordre des vêtements à enfiler, les laçages, etc. À la fin du siècle, Louis-Sébastien Mercier dit à son tour que c’est de Paris que les marchandes de modes « donnent des lois à l’univers ».

De Versailles, Marie-Antoinette envoie elle aussi des poupées habillées à ses sœurs Marie-Christine, restée à Vienne, et Marie-Caroline, reine de Naples. Dans une lettre datée du 7 janvier 1771, la reine dit à la première : « J’ai sur le champ ordonné à une de mes femmes […] de faire exécuter votre double commande. Vous aurez une poupée avec les étoffes de Lyon. » Dans une autre lettre du 17 avril 1786, la reine dit à nouveau à Marie-Christine : « Je vous envoye les étoffes les plus nouvelles de Lyon ; que je voudrais vous voir parée de tout cela ! Je viens d’envoyer à notre sœur de Naples une cargaison de poupées coiffées et habillées, c’était superbe. »

Barbie Versace, 2004
© Mattel

À Venise, Carlo Goldoni clame dans « Quelques observations sur les modes » de ses Mémoires, écrits entre 1784 et 1787 : « La mode a toujours été le mobile des François, et ce sont eux qui donnent le ton à l’Europe entière, […] en habillemens, […] en coêffure, en toute espèce d’agrémens ; ce sont les François que l’on cherche par-tout à imiter. » Et peu après, l’homme de théâtre dit précisément que le ton français est donné par celle que l’on appelle à Venise la piavola di Franza (la poupée de France), qu’il décrit en ces termes : « À l’entrée de chaque saison, on voit à Venise, dans la rue de la Mercerie, une figure habillée [un manichino abbigliato], qu’on appelle la Poupée de France ; c’est le prototype auquel les femmes doivent se conformer. »

En 1788, à Vienne, le baron Risbeck, dans son Voyage en Allemagne, écrit : « On suit généralement ici les usages françois. On fait venir des poupées de Paris, afin que les dames puissent en imiter le costume. »

En 1791, on retrouve même une poupée de Paris en Amérique. Dans un texte attribué à William Livingstone, premier gouverneur du New Jersey, l’auteur s’interroge sur les modes, regrette les vêtements confortables qu’il portait dans le comté de Bergen et se plaint de « la rage inextinguible pour les parures étrangères ». Il évoque alors « la poupée complètement accoutrée pour montrer la nouvelle mode », envoyée de Paris à Londres, puis de Londres en Amérique, comme étant responsable de ces bouleversements vestimentaires.
(…)

Barbie s’inscrit ainsi dans une longue histoire. Toutefois, si elle a porté des toilettes, parfois remarquables, c’est dans le but de renouveler sans cesse le succès de la poupée. Telle est la véritable différence entre la figurine américaine et la poupée de mode du XVIIIe siècle, bien que toutes deux soient ancrées dans une volonté de marketing : chez Barbie habillée, c’est la poupée qui joue le rôle majeur ; aux siècles précédents, c’est l’inverse : les habits somptueux doivent être vus, admirés et achetés ; la poupée n’est qu’un support.

Les Arts Décoratifs, 107, rue de Rivoli, 75001 Paris
tél. : +33 (0)1 44 55 57 50