L’évolution générale de Barbie

« How we see, Lindsay (gold) », Laurie Simmons, 2015
© DR

Barbie, en tant que symbole de la société de consommation, a dû essuyer de nombreuses critiques, les principales portant sur l’essence même du jeu avec Barbie, c’est-à-dire l’identification et la projection. Barbie étant le support grâce auquel la fillette imagine, par le jeu, sa future vie d’adulte, certains adultes ont pu s’émouvoir de voir des enfants s’identifier à une poupée aux mensurations irréalistes (rappelons que le corps de Barbie n’a pas été pensé pour être réaliste, mais pour pouvoir être facilement habillé, tout comme celui des poupées de mode du XIXe siècle), oubliant que la puissance imaginative des enfants leur permet d’animer dans leurs jeux de nombreux objets, sans pour autant croire que ces objets sont réels ou vivants. Souvent attaquée, Barbie a beaucoup évolué pour répondre à ces critiques, et présente une évolution générale semblable à celle de notre société.

En 1959, Barbie détone dans le paysage des poupées, qui proposent à la petite fille un rôle de maman. Ruth Handler souhaite faire de Barbie un modèle de jeune femme glamour et refuse donc que Barbie soit mariée ou mère de famille. Barbie s’inscrit ainsi en marge des rôles offerts aux femmes à cette époque, et certains craignent que la poupée ne remette en cause l’importance du rôle maternel pour les femmes. Barbie peut même incarner, à sa naissance, une alternative à l’image omniprésente de la femme esclave des corvées ménagères.

Barbie change parallèlement à l’évolution du rôle de la femme. Dès le début des années 1960, elle a des carrières (infirmière, hôtesse de l’air, employée de bureau), qui se diversifient au cours de la décennie (astronaute, professeur). En choisissant leur poupée Barbie, les petites filles ont donc la liberté de choisir qui elles souhaitent être.
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Barbie, 1959
© Mattel

Barbie est le témoin de l’évolution du rôle de la femme, mais également celui de la place que prennent progressivement les loisirs dans la société. Après la Seconde Guerre mondiale, la logique de l’articulation entre temps libre et travail s’inverse. La seconde moitié du XXe siècle voit triompher les loisirs, désormais considérés comme du temps gagné sur le travail, du temps à chérir et à mettre à profit. Le fait que la première Barbie soit en maillot de bain et que le thème de la plage ait autant d’importance dans son univers va de pair avec la démocratisation des vacances d’été à la fin des années 1950 dans les pays occidentaux. Au cours des décennies, Barbie est ainsi commercialisée occupée à toutes sortes d’activités : tennis, camping, bateau, ski, etc.

Progressivement, Barbie se met également à célébrer la diversité. Dès 1967, une version afro-américaine de Francie, la cousine de Barbie, est commercialisée.
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Barbie et le Zeitgeist

Barbie vit un nouveau changement majeur en 1977, avec un nouveau corps, un visage souriant et amical, qui vont perdurer pendant une vingtaine d’années. Il s’agit de Barbie Superstar, qui annonce les supermodels des années 1980 et 1990, et représente le moment où le monde de la mode et celui du divertissement se mélangent définitivement. Barbie Superstar possède un corps conquérant, lié à une image de féminité puissante qui domine dans les médias à cette époque. C’est également le moment où s’impose le fameux rose Barbie, répertorié par Pantone sous la nuance 219C. L’influence de Barbie Superstar est telle qu’elle finit par incarner l’image même de Barbie dans l’imaginaire populaire, gommant ainsi les nombreux autres aspects de la poupée.
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Chloé Ruchon, « Barbiefoot », 2009
Collections du musée des Arts décoratifs
© Les Arts Décoratifs / photo : Jean Tholance

En l’an 2000, Barbie connaît un rajeunissement pour mieux coller à l’air du temps. Alors qu’en 1959 la Teenage Fashion Model de Mattel jouait à être une femme plus âgée, comme le rêvait alors les jeunes filles, au tournant de l’an 2000 c’est la société entière qui rêve d’être adolescente. Le nouveau corps de Barbie, plus mince et juvénile, la rapproche des stars de l’époque, comme Britney Spears, qui n’a pas encore vingt ans. La jeunesse devient une obsession.

Parallèlement, de nombreuses poupées Barbie font référence à des films mettant Barbie en scène, très souvent dans des rôles de princesse. Cette multiplication des Barbie princesses fait également écho à la tendance du monde du spectacle et de la mode à se tourner vers le fantastique et le merveilleux, afin de contrer la morosité de l’époque, dominée par la crise économique. Les stars se déguisent, les super-héros reviennent sur le devant de la scène, et la fantasy envahit le cinéma et la télévision.
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Barbie source d’inspiration

En tant qu’icône, Barbie est très souvent représentée, voire détournée dans la culture populaire. De la même façon, Barbie fait de nombreux clins d’œil à la culture populaire, avec des éditions limitées comme Barbie & Ken Star Trek en 1996, Barbie Marilyn Monroe dans 7 ans de réflexion en 1997, Barbie & Ken X Files en 1998, Barbie Sandy de Grease en 2004, la série de poupées sur le thème du Magicien d’Oz en 2009, etc.

Barbie et Ken « Star Trek », 1996
© Mattel

Il est impossible de recenser toutes les apparitions de Barbie dans les médias, tant elle est omniprésente. Quelques exemples soulignent qu’il s’agit d’un aller-retour permanent entre Barbie et la culture populaire. Lorsque le groupe Aqua sort en 1997 son titre Barbie Girl, succès planétaire, Mattel attaque la maison de disque en justice pour son utilisation de Barbie. En 2009 cependant, le titre est repris, avec des paroles modifiées, dans des publicités pour Barbie, signe que Barbie est capable d’une autodérision typique de l’époque.

De même, en 2009, pour fêter les cinquante ans de Barbie, le designer Jonathan Adler réalise du mobilier inspiré de son univers pour une poupée en édition limitée, des objets à taille humaine prenant Barbie comme source d’inspiration, ainsi qu’une suite au Palms à Las Vegas offrant l’illusion d’une nuit dans la maison de Barbie.

Enfin, Barbie est présente à plusieurs reprises dans la série américaine Mad Men, où elle apparaît comme un cadeau important à faire à un enfant. En parallèle, une série limitée de Barbie inspirée par Mad Men est commercialisée en 2010.

Barbie est également un moyen d’exprimer des problématiques autour des enfants. En tant que jouet incontournable, souffrant parfois des préjugés liés à son image de poupée mannequin, elle peut être utilisée pour traiter de sujets se rapportant au genre ou à l’éducation, comme dans Niels, Barbie et le problème du pistolet de Kari Tinnen (2011). Pour son anniversaire, Niels peut choisir le jouet qu’il veut dans le magasin. Il désire une Barbie, mais son père préférerait qu’il choisisse un pistolet… Pourquoi les petits garçons ne pourraient-ils pas, aussi, jouer avec Barbie ? Dans un épisode de la bande-dessinée Phoebe and the Pigeon People de Jay Lynch et Gary Whitney (1980), des parents progressistes expliquent qu’au lieu de la Barbie que leur fille désirait, ils lui ont offert une boîte à outils, afin de lui permettre de dépasser les stéréotypes liés au genre. La petite fille ne se sent pas concernée par les préoccupations de ses parents, et rejoue avec ses outils une scène classique de séduction entre Barbie, en clé à molette, et Ken, en marteau.

Barbie « Grease », 1996
© Mattel

L’icône Barbie est ainsi une source d’inspiration, au premier comme au second degré. L’importance qu’elle a dans la culture populaire explique également qu’elle soit tournée en dérision. Des multiples interprétations de Barbie sans maquillage aux poupées victimes de violences conjugales de Sam Humphrey, en passant par les poupées arrangées par Marianela Perelli et Emiliano Paolini pour leur série Plastic Religion (2014), chaque nouveau détournement de Barbie défraie la chronique et fait le tour d’Internet. La photographe Mariel Clayton, par exemple, met Barbie en scène dans des situations bien éloignées de l’univers habituel de la poupée (suicide, meurtres, scènes de sexe avec ou sans accessoires), mais qui ne sont pas non plus sans rappeler les tortures que les enfants peuvent parfois faire subir à Barbie pendant leurs jeux. De même, dans sa série In the dollhouse (2012), Dina Goldstein raconte la longue descente aux enfers de Barbie, de ses premiers doutes quant à l’homosexualité de Ken jusqu’à la confirmation de ses soupçons et sa fin tragique. Jocelyne Grivaud, quant à elle, traite Barbie avec affection dans Barbie, ma muse (2013), en réinterprétant d’importantes œuvres de l’histoire de l’art, avec notre icône comme sujet principal.

Barbie inspire également de nombreux artistes, comme en témoigne son portrait par Andy Warhol en 1986. C’est de façon détournée que Barbie aurait intégré le cercle des icônes américaines déjà représentées par le pape du pop art, telles Marilyn Monroe, Elizabeth Taylor ou la bouteille de Coca-Cola. Alors qu’Andy Warhol voulait faire le portrait de son ami le styliste et grand collectionneur de Barbie BillyBoy, celui-ci lui aurait répondu : « Si tu veux faire mon portrait, fais celui de Barbie, car Barbie, c’est moi ». BillyBoy qualifie le portrait de Barbie de motif warholien ultime : un objet de grande consommation à visage humain. Cette œuvre, l’une des dernières de l’artiste, fait de Barbie une icône absolue.
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