LETEMENT ET LAGLE

De la Bible et ses premiers interdits vestimentaires dans la culture occidentale aux blogs internet conseillant telle ou telle tenue, en passant par les lois somptuaires, les ordonnances royales, les traités de civilité et de savoir-vivre ou encore les émissions télévisées de relooking, tous illustrent la permanence des règles vestimentaires au fil des siècles.

Jacob Van Door, « Christian prince de Brunswick », 1609
Huile sur toile
© Collection Royale Trust, Angleterre

Dans la culture judéo-chrétienne, le vêtement est intimement lié au péché originel. Au Paradis terrestre, Adam et Ève vivaient nus, menant une vie faite de délices, et reçurent au moment de leur expulsion un vêtement pour cacher leur nudité. Du Moyen Âge jusqu’au XVIIIe siècle, les lettrés n’ont eu de cesse de répéter que le vêtement rappelle à tout jamais la faute. Pour cette raison l’habit se devait d’être le plus sobre et le plus discret possible. Les règles en vigueur depuis sont multiples. Notons tout d’abord celles de circonstances imposées à tout individu à l’occasion de célébrations ou d’événements précis tels le baptême, la communion, le mariage et le deuil ou lors d’une soirée. Il existe aussi des règles vestimentaires qui s’appliquent aux personnes de pouvoir. Le portrait de Marie-Antoinette vêtue d’une robe chemise peint par Élisabeth Vigée-Lebrun a fait scandale, et dut être remplacé par un autre la représentant dans une robe plus conventionnelle. La politique contemporaine n’est pas en reste : les cas de critiques vestimentaires sont fréquents. On se souvient du costume signé Thierry Mugler avec son col Mao, porté par Jack Lang en 1985 à l’Assemblée nationale ou, plus récemment, la robe à fleurs de Cécile Duflot qui lui a valu d’être sifflée par des députés.

EST-CE UNE FILLE OU UN GARÇON ?

Les échanges entre les vestiaires masculins et féminins ont parfois suscité des réactions virulentes. Depuis « le travestissement » de Jeanne d’Arc jusqu’à l’apparition de la mode unisexe des années 1960, les femmes se sont appropriées des pièces de la garde-robe masculine : chapeau, veste, pantalon. Les femmes précurseurs de cette « androgynie » sont apparues dès le XVIIe siècle avec les aristocrates anglaises qui aiment se vêtir d’habits masculins. Les « garçonnes », et autres figures des années 1920 et 1930 dont Marlene Dietrich avec le smoking qu’elle porte dans Cœurs brûlés en 1930, tout comme Gabrielle Chanel, dans les années 1920, avec ses tailleurs dépouillés de tout artifice, toutes ont contribué à masculiniser la silhouette. Elsa Schiaparelli est, quant à elle, devenue célèbre en empruntant aux hommes les combinaisons pantalons. Enfin, le smoking pour femme créé par Yves Saint Laurent en 1966, valide définitivement l’entrée du pantalon dans le vestiaire féminin. Toutefois, il fallut attendre le décret de 2013, abrogeant la loi de 1800, autorisant officiellement les femmes à le porter en toute circonstance ! De leur côté, les hommes ont également tenté d’adopter des attitudes et des tenues considérées comme féminines dont certaines ne sont toujours pas entrées dans les mœurs. Pourquoi l’homme maquillé dérange-t-il encore ? La jupe pour homme remise au goût du jour par Jacques Esterel, dans les années 1960, puis médiatisée par Jean Paul Gaultier, et aujourd’hui, par certains jeunes créateurs n’est toujours pas entrée dans le vestiaire masculin courant ou quotidien. La crainte de l’efféminement qui renvoie au pluriséculaire statut inférieur de la femme a restreint les exemples de transfert du vestiaire féminin vers le masculin.

La provocation des excès

Les excès relevés à leurs époques respectives sont multiples et variés et sont évoqués par une suite de « trop ». Le « trop haut », s’agissant des talons et des coiffures au XVIIIe siècle ; le « trop court » pour les mini-jupes de Mary Quant, André Courrèges, Rudi Gernreich, Pierre Cardin ou Paco Rabanne ; le « trop large » pour l’évolution des culottes masculines de 1600 aux baggys des années 1990 ; le « trop transparent » pour les vêtements laissant voir les corps et décolletés plongeants du XVIIIe siècle à nos jours tout comme la robe portée par Lady Diana en 1981 lors de sa première apparition ; le « trop moulant » des chausses du Moyen Âge à la mode du Slim, le « trop de couleurs » ou le « trop sombre ». Le « manque de tenue » est aussi à souligner avec les vêtements froissés, négligés et déchirés. Le thème de la fourrure, mais aussi des plumes, a fait l’objet de divers scandales dès le XVIIIe siècle, époque où l’on prend conscience de la présence de l’animal dans la parure.

Dior par John Galliano, Inspiration « sans abris », haute couture printemps/été 2000
© Guy Marineau

L’exposition s’achève avec les « défilés chocs », ceux qui, de 1980 à 2015, ont défrayé la chronique. Citons, entre autres, les créations de Yohji Yamamoto et de Rei Kawakubo qui ont véritablement bousculé, au début des années 1980, les codes de la couture française avec l’esthétique japonaise du « non fini ». La collection Highlang Rape (automne/hiver 1995-1996) d’Alexander McQueen, qui a réveillé les traumatismes de l’histoire écossaise, la collection (printemps/été 2000) de John Galliano pour Dior qui s’est inspirée des sans-abris, ou encore, plus récemment la collection Sphinx de Rick Owens (printemps/été 2015) dévoilant l’anatomie masculine.

« Comment doit-on s’habiller ? », telle est la question à laquelle l’exposition tente de répondre en apportant un éclairage nouveau quant aux enjeux soulevés par les choix vestimentaires et ce qu’ils révèlent de ses valeurs et de ses tabous. Enfin, entre passé et présent, elle démontre que les fragments peu connus de l’histoire de la mode prouvent à nouveau leur actualité sous l’impulsion de personnalités et de créateurs de mode d’aujourd’hui.

Les Arts Décoratifs, 107, rue de Rivoli, 75001 Paris
tél. : +33 (0)1 44 55 57 50