Gabrielle Chanel et Serge Lifar, 1937
© Jean Moral

Dans Les Règles de la bien-séance et de la civilité chrétienne, publiées en 1702 par Jean-Baptiste de La Salle, il est dit que « rien n’est plus malséant qu’un vêtement qui ne convient pas à la taille de la personne qui le porte ; cela défigure tout un homme, particulièrement lorsqu’il est trop ample […]. Il vaut mieux ordinairement qu’un habit soit plus court et plus étroit qu’il ne doit être, que d’être ou trop large ou trop long ». La déclaration de l’ecclésiastique est pour le moins étonnante : un vêtement « étroit » qui, par définition, dévoilerait les courbes indiscrètes du corps, serait moins subversif qu’un habit « trop large » qui en couvrirait les formes jusqu’à les faire disparaître. Ce malaise que suscite dans les mentalités occidentales le vêtement trop ample, jugé suspect car il dissimule et entrave, peut être perçu à travers quelques exemples qui jalonnent notre histoire. (…)

Nuisible à l’honneur

Dans le dernier tiers du XVe siècle, les dames de l’aristocratie espagnole portent un verdugos : une jupe longue, montée sur une armature rigide permettant une ampleur nouvelle et, selon un chroniqueur du temps, donnant l’aspect à celles qui le revêtent d’une « cloche », d’un « tonneau » ou d’une « barrique ». Le vêtement fait scandale : à Valladolid, il est interdit et les élégantes qui osent le porter – ou les tailleurs qui s’aventurent à en réaliser – encourent l’excommunication. En 1477, dans un Traité sur les manières de se vêtir et de se chausser, le frère Hernando de Talavera précise dans un chapitre les douze raisons pour lesquelles « ce vêtement de hanches est très mauvais et, par conséquent, dûment réprouvé et interdit ». La troisième raison dit que le verdugos est « nuisible à l’honneur et à la réputation parce qu’on croit qu’il fut inventé et qu’il est utilisé pour dissimuler les fornications et les grossesses adultérines, de telle manière que toutes celles qui le portent, bonnes ou mauvaises, sont considérées comme suspectes et infâmes ». (…)

Quoi qu’il en soit, dans les mentalités au XVe comme au XVIIIe siècle – et les exemples pourraient être multipliés à d’autres époques –, le vêtement ample suscite la suspicion parce qu’il couvre ce que l’on aimerait voir. (…)

Les jambes esclaves

Dior par John Galliano, haute couture printemps/été 1997
© Guy Marineau

Quelques pièces de la garde-robe masculine se sont également trouvées au cœur de polémiques pluriséculaires. De 1560 au début des années 2000, le cas des hauts-de-chausses, des culottes à la rhingrave et autres pantalons amples est révélateur des mentalités à l’égard d’autres vêtements trop larges. En Angleterre, entre 1560 et 1620, les hommes de l’aristocratie aiment porter des hauts-de-chausses, ces culottes bouffantes recouvrant le corps de la ceinture aux genoux. Ces habits sont si volumineux au niveau des cuisses qu’un courtisan de Jacques Ier d’Angleterre n’hésite pas à dire que le roi, pourtant de stature moyenne, « était plus corpulent par ses vêtements que par son corps […] ; ses hauts-de-chausses étaient bien fourrés ». Une telle mode ne pouvait que heurter les moralistes et autres lettrés à la plume aiguisée chantres du vêtement sobre et discret. Trouvant dans les Écritures et autres textes chrétiens une justification de leur colère, ils défendent l’idée que le vêtement, en tant qu’enveloppe visible, est le reflet spirituel de son porteur. Ils rêvent d’un âge idéal, celui des temps primitifs, où femmes et hommes se couvraient, selon eux, de vêtements simples, « taillés en accord avec la forme et les proportions naturelles du corps, comme nous pouvons imaginer que les vêtements de peau étaient, ce avec quoi Seigneur Dieu, qui connaissait le mieux la forme du corps, habilla la nudité de nos premiers parents », précise en 1653 le philosophe John Bulwer. Or, en ce XVIIe siècle, il n’en est rien. (…)

Largeur au cœur du scandale

Rei Kawakubo pour Comme des Garçons, prêt-à-porter printemps/été 1997, collection « Body Meets Dress/Dress Meets body »
© Guy Marineau

Dans les années 1920, en Angleterre, des étudiants d’Oxford se plaisent à porter pour se singulariser des pantalons dont le bas des jambes est très large, pouvant atteindre jusqu’à 60 cm de circonférence. Ces Oxford Bags – tel est le nom de cet habit – semblent faire, en 1927, une incursion en France au point d’inquiéter un rédacteur de l’élégante revue L’Art et la Mode : « Une nouvelle offensive des Oxford Bags. L’an dernier les modes masculines firent effort pour imposer aux messieurs des pantalons extraordinairement larges. (…)

N’est-il pas surprenant de constater que les Oxford Bags essuient les mêmes reproches que les larges culottes du XVIIe siècle ? En effet, on reproche à leur largeur d’engendrer une féminisation de la silhouette – le pantalon est comparé à une jupe – et de gêner l’homme dans ses mouvements naturels. Dans la France des années 1940, les zazous, qui tirent leurs origines des Zoots américains aux costumes démesurés, se démarquent par le port de vestons longs, tombant parfois jusqu’aux genoux et dotés de grandes poches à rabats, mais également de pantalons excessivement bouffants, vus comme une provocation à une époque où les tissus étaient rationnés. En mai 1942, le gouvernement de Vichy – et plus particulièrement le « comité d’organisation du vêtement » – avait défini la taille et la forme du « costume national » qui, pour être strict et proche du corps, bannissait de son répertoire vestons longs et pantalons amples. Les économies de tissu invoquées sont un prétexte : on vise notamment les zazous qui perturbent l’ordre public par leur attitude et leur tenue décalée, dont l’ampleur provocatrice est perçue comme une transgression de l’ordre établi.

Damir Doma, prêt-à-porter printemps/été 2013
© Guy Marineau

Au cours des années 1990, la question de l’ampleur vestimentaire est soulevée par l’apparition du baggy, un pantalon très large et tombant, originaire des États-Unis. Cette mode est essentiellement adoptée par des adolescents et de jeunes adultes voulant rendre hommage aux détenus qui portent, en prison, des pantalons de taille unique et sans ceinture. Ces baggys sont brocardés, voire interdits dans plusieurs villes des États-Unis parce qu’ils laissent voir le boxer ou le caleçon du jeune homme qui le porte – ce dernier peut même encourir une amende de plusieurs centaines de dollars. En France, la mode des baggys est largement suivie par les jeunes gens qui voient leur pantalon emblématique proscrit dans leur établissement scolaire. Certes, çà et là, la première critique invoquée est l’impudeur de ces tenues.

En ce sens, le pantalon baggy rejoint les amples culottes que Molière comparait à des « entraves », à l’intérieur desquelles « les jambes étaient esclaves ». Ces deux vêtements, que plus de trois siècles séparent, ne sont pas seulement des obstacles à la marche : ils perturbent l’ordre établi car ils ne laissent rien deviner de la séparation des jambes. Le vêtement qui « défigure » l’anatomie – comme le regrettait Jean-Baptiste de La Salle en 1702 –, perçu comme une extension ou une démesure du corps, trouble encore les sensibilités du début du XXIe siècle.

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