« Le pantalon féminin : un repris de justice dans nos placards », par Bastien Salva

Entre les exigences de la vertu et les audaces du pratique

Partition de musique « Ell’ s’était fait couper les ch’veux », 1924
Collection particulière
© DR

Ce n’est qu’au XIVe siècle que le vestiaire masculin s’est distingué de la garde-robe féminine en s’enrichissant d’un vêtement court – le pourpoint – et de hauts-de-chausses, prototypes modernes du vêtement bifurqué. Ceux-ci n’ont cessé d’évoluer et l’homme enfila coquettement canons, rhingraves, culottes et pantalons, tandis que la jupe féminine restait invariablement longue. La Révolution, en abolissant les privilèges, s’attaqua directement au système vestimentaire d’Ancien Régime. Si le décret du 8 brumaire an II (29 octobre 1793) déclarait que « nulle personne de l’un et de l’autre sexe ne pourra contraindre aucun citoyen, ni citoyenne, à se vêtir d’une manière particulière », il était aussi stipulé que « chacun [était désormais] libre de porter tel vêtement et ajustement de son sexe ». Sept ans plus tard, « informé que beaucoup de femmes se [travestissaient], et persuadé qu’aucune d’elles ne [quittait] les habits de son sexe que pour cause de santé […] », le préfet de police de Paris ordonna le 16 brumaire an IX (7 novembre 1800) que « toute femme, désirant s’habiller en homme, [devrait] se présenter à la Préfecture de police pour en obtenir l’autorisation ; [laquelle] ne [serait] donnée que sur le certificat d’un officier de santé […] ».

« Coeurs brûlés », 1930
Deutsche Kinemathek, Marlene Dietrich collection, Berlin, 1930
© Eugene Robert Richee

Pourtant, en réalité, la plupart des travesties souffraient seulement d’un ardent désir de liberté, à une époque où le « sexe paré » étouffait sous des contraintes sociales et vestimentaires que le pantalon permettait d’évincer, comme s’en souvint George Sand en rédigeant ses mémoires : « [habillée en homme] je courais par tous les temps, je revenais à toutes les heures, j’allais au parterre de tous les théâtres ». C’est aussi l’envie de retrouver le plein usage de ses jambes qui poussa l’Américaine Amelia Bloomer, fondatrice du journal féministe The Lily, à adopter en 1851 des pantalons bouffants complétés par une tunique serrée à la taille. Même si la plupart de ses émules voyaient dans ce vêtement un moyen pratique de vivre une vie active plus qu’un symbole de la hiérarchie des sexes à s’approprier absolument, les caricaturistes leur reprochèrent de délaisser leurs devoirs de mère et d’épouse. On les taxa d’indécence, comme les autres femmes en pantalon de leur époque. (…)

Prétextes sportifs

Le sport fut responsable de l’adoption des pantalons comme dessous au début du XIXe siècle ; c’est aussi lui qui les fit accepter plus tard comme vêtement de dessus. Gymnastique, natation, alpinisme et bicyclette attiraient autant les hommes que le « sexe faible » ; mais pour nager à Deauville ou pédaler dans le bois de Boulogne, la jupe était des plus encombrantes. Ces activités habillèrent donc les femmes de tenues libérant leurs jambes. Le maillot de bain fut plutôt bien accepté dès le Second Empire, mais rappelons qu’il n’était vu que sur les plages et que les femmes se changeaient souvent dans des roulottes amenées directement dans l’eau. (…)

Le paravent oriental

F. Lafon, « Femme en pantalon », vers 1910
Carte postale, collection particulière
© DR

Les années 1910 furent un tournant majeur dans l’histoire du pantalon féminin et ce fut Paul Poiret qui lui fit prendre ce virage d’une main de maître. Fasciné par l’Orient, il habilla ses modèles en 1911 de pantalons de harem et de jupes dites « sultane », associant ces derniers à une tunique. Poiret eut le génie d’emprunter le vêtement bifurqué non pas à l’homme moderne mais à l’odalisque orientale : le fantasme associé à ce nouveau vêtement fut donc celui de la belle esclave et non celui de la femme émancipée. Taillé dans des soies colorées, brillantes et fluides, ce pantalon n’avait rien de masculin et nombreux furent les couturiers qui se laissèrent séduire, à l’instar de Jacques Doucet ou de Redfern, bien que certains, tel Jean-Philippe Worth, trouvèrent cette originalité bifide « vulgaire, horrible ». (…)

Générations culottées

Yves Saint Laurent, smocking haute couture automne/hiver 1966
Mannequin Ulla
© photo Gérard Pataa – Fondation Pierre Bergé Yves Saint Laurent

En effet, les couturiers des années 1960 ne s’adressaient plus aux dames comme-il-faut mais à la génération baby-boom que les audaces bifides n’effrayaient plus. Dès sa première collection en 1962, André Courrèges présenta des pantalons pouvant être portés à la ville et en plein jour. Peu à peu, il s’imposa comme le chantre de l’unisexe, habillant hommes et femmes des mêmes vêtements. Toutefois, c’est au nom d’Yves Saint Laurent que le pantalon féminin est le plus associé aujourd’hui. Il affirmait qu’« en portant le pantalon, une femme peut développer son maximum de féminité » et réinventa pour elle le smoking au féminin, en 1966, dans un contexte d’émancipation féminine. Adulé ou sifflé, porté ou envié, le pantalon n’en restait pas moins officiellement interdit à la gent féminine par l’ordonnance de 1800, sur laquelle le préfet de police refusa ouvertement de revenir en 1969.

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