Pour le christianisme, le vêtement est toujours signe de péché. Il rappelle la faute originelle commise par Adam et Ève et leur expulsion du Paradis terrestre. Au jardin d’Éden, ils vivaient nus, entourés de merveilles, menant une vie faite de délices. La seule interdiction que Dieu leur avait imposée était de ne pas cueillir le fruit défendu, celui de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Sous l’influence du démon, ils ont désobéi, cueilli puis mangé ce fruit. Chassés du Paradis, condamnés à une vie de labeur, ils ont reçu au moment de leur expulsion un vêtement pour cacher leur nudité. Ce vêtement rappelle à tout jamais leur faute : il est le symbole même de la Chute de l’humanité.

Pour la théologie et la morale chrétiennes, tout vêtement est plus ou moins l’héritier de ce vêtement primitif. Il est imprégné de la faute de nos ancêtres et, pour cette raison, se doit d’être le plus sobre et le plus discret possible. (…)

Un idéal de simplicité

(…) À l’origine du monachisme occidental domine en effet un souci de simplicité et de modestie : les moines adoptent le même costume que les paysans et ne teignent ni n’apprêtent la laine. C’est du reste ce que recommande la règle de saint Benoît. Mais progressivement, le vêtement acquiert pour le moine de plus en plus d’importance : il est à la fois le symbole de son état et l’emblème de la communauté à laquelle il appartient.

Plus tard, au XIIIe siècle, parmi les ordres mendiants, ce sont les Franciscains qui rappellent avec force combien tout vêtement est signe de péché. Ils fuient toute forme non seulement d’apparat mais même d’apparence ordi-naire. Leur robe de laine vile, non teinte, souvent sale et rapiécée, s’inscrit dans une gamme incertaine de gris et de bruns. Plusieurs d’entre eux – les Fratricelles – affichent volontairement une telle indigence vestimentaire que plusieurs papes la jugent excessive et les rappellent à l’ordre car ils sont à la limite de l’hérésie.

Le noir de la Réforme

« Le grand blond avec une chaussure noire », 1972, Mireille Darc portant une robe signée Guy Laroche appartenant au musée des Arts décoratifs, Paris
© Bridgeman images

Toutes les morales protestantes ont l’aversion la plus profonde pour le luxe vestimentaire, pour les fards et les parures, pour les déguisements, les modes changeantes ou excentriques. Pour Zwingli et pour Calvin, se parer est une impureté, se farder une obscénité, se déguiser une abomination.

(…) Pour tous, la magnificence du corps est une corruption ; le seul ornement qu’il faille rechercher est celui de l’âme. L’être doit prendre le pas sur le paraître.

D’où, dans certaines sectes protestantes (anabaptistes de Münster, Quakers), la tentation d’un vêtement unique, le même pour tous : l’uniforme noir. (…) L’historien est en droit de s’interroger sur les conséquences à long terme de ce rejet des couleurs franches, ou du moins de certaines d’entre elles, par la Réforme et par les systèmes de valeurs qu’elle a contribué à mettre en place. Il est indéniable qu’une telle attitude a favorisé une séparation entre l’univers du noir-gris-blanc et celui des couleurs proprement dites. D’autant qu’à partir du XIXe siècle, les valeurs protestantes ont rejoint les morales catholiques, puis sont devenues celles du capitalisme naissant et de la société industrielle – les capitaux, tant en Europe qu’en Amérique, étant souvent détenus par des protestants puritains –, et enfin de ce que l’on nomme dans la culture occidentale les « valeurs bourgeoises ».

Ces valeurs, que nous le voulions ou non, conditionnent encore une bonne part de nos pratiques vestimentaires. Il est fort probable que nos costumes sombres, nos chemises blanches, nos blazers bleu marine, nos petites robes noires et nos tenues de soirée soient les héritiers plus ou moins directs de l’éthique de la Réforme.

Les Arts Décoratifs, 107, rue de Rivoli, 75001 Paris
tél. : +33 (0)1 44 55 57 50