« Tenue correcte exigée ! » L’expression, connue de tous, figure çà et là sur des cartons d’invitation à une soirée mondaine, sur les portes de clubs privés, de restaurants chics, de bars à la mode ou à l’entrée des lieux de culte quels qu’ils soient. Que signifie-t-elle ? La définir est sans doute si mal aisé qu’elle est souvent accompagnée de pictogrammes pour en préciser le sens.

(…) En 2010, à l’entrée du palais royal de Bangkok, des logos étonnants signalaient d’autres tenues interdisant l’accès au site : outre les jupes, shorts et autres vêtements dévoilant le corps, les vêtements déchirés, moulants ou transparents étaient aussi bannis dans le complexe qui abrite la résidence royale (…). L’expression est difficilement définissable car elle est ô combien subjective. En effet, ce qui est correct pour l’un ne l’est pas pour l’autre ; ce qui choque les uns ne choque pas les autres. Dans une vie en société, le goût et le dégoût se construisent avec le regard d’autrui.

Un homme retraité fixe des jeunes femmes en mini jupes, Nice, le 13 juillet 1969
© AFP / Getty Images, Staaf

« Tenue correcte exigée » est également le titre d’un article paru dans Le Monde du 3 septembre 2016, faisant écho aux polémiques de l’été 2016 au sujet du « burkini » sur les plages françaises. Ces débats ont confirmé que le vêtement est un enjeu qui dépasse le simple fait de se couvrir pour des questions de pudeur ou de climat et qu’il est porteur d’une dimension politique, culturelle, sociale, religieuse. Certes, on s’habille pour soi, mais aussi pour les autres. Nous avons pris le parti de ne pas aborder le vêtement religieux ou celui que l’on porte pour répondre à des convictions religieuses – nous ne parlerons pas non plus du vêtement militaire, ni du costume de scène. Toutefois, le « burkini » révèle bien des problématiques qui sont étudiées ici : celle du corps dévoilé ou couvert, des infractions faites à la norme vestimentaire, aux codes et aux valeurs morales, de la liberté ou non laissée aux femmes de s’habiller comme elles le souhaitent. Il témoigne d’un renversement des codes vestimentaires puisque aujourd’hui des autorités municipales demandent aux femmes de porter une tenue de bain, tel le bikini, que des décrets interdisaient soixante-dix ans plus tôt sur ces mêmes plages. (…) La transgression vestimentaire offusque depuis des siècles les moralistes quels qu’ils soient puisqu’elle est vue comme le fruit de l’inconstance des modes, de ses caprices consuméristes et de son éternel renouvellement. En effet, si une mode nouvelle a ses imitateurs, ses adeptes et ses défenseurs, elle a aussi ses détracteurs qui condamnent la singularité vestimentaire avant que celle-ci s’intègre le plus souvent dans les usages, jusqu’à oublier qu’elle a pu, à son apparition, faire scandale. Quoi qu’il en soit, ce qui bouleverse les habitudes nous interroge et nous perturbe car être singulier est immoral. Ce point est essentiel puisqu’il rappelle que le vêtement est, dans notre culture judéo-chrétienne, la conséquence du péché originel, si bien que des siècles de pensée occidentale ont prôné le vêtement discret, sobre, passant inaperçu, tel un remède expiatoire à l’habit donné par Dieu à Adam et Ève avant leur exclusion du Jardin des délices. Cette pensée a façonné les normes vestimentaires et de l’apparence de notre culture occidentale. Aujourd’hui encore, alors que les scandales sont moins grands que par le passé, il y a toujours des vêtements qui dérangent, des tenues qui contrarient.

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