« L’appartement de Christian Dior », par Patrick Mauriès

Frank Scherschel, Christian Dior dans son appartement du 10, rue Royale à Paris, 1947
© Gettyimages / Frank Scherschel

La mémoire de Dior est essentiellement une mémoire de formes, de couleurs, de textures, d’espaces, de mobilier et d’objets ; l’évocation de son propre parcours passe d’abord par celle des pièces qu’il a traversées – et qui fondent en retour son approche du style. […]

Car si Dior eut le goût de l’architecture et des maisons avant d’avoir celui de la couture, il eut aussi, au point de s’y risquer, celui de la peinture.

On oublie souvent qu’une fois acquittées ses obligations militaires il s’associa, sollicitant le support contrarié de ses parents, avec un autre de ses amis, Jacques Bonjean, « pour ouvrir une petite galerie au fond d’une impasse assez sordide de la rue La Boétie ». Sobre et relativement éphémère, cette galerie a son importance dans l’histoire de l’art moderne et il reste à écrire l’histoire du rôle discret, mais non négligeable, que Dior et Bonjean jouèrent, avec Pierre Colle, ancien disciple de Max Jacob devenu galeriste d’exception, dans l’économie artistique de la période. […]

L’appartement du boulevard Jules-Sandeau prend place, dans la biographie de Dior, entre deux intérieurs répondant à des moments, des besoins et des usages différents, qui s’éclairent réciproquement.

Le moulin du Coudret, à Milly-la-Forêt, établit un lien naturel avec l’enfance provinciale et le souvenir de séjours à la campagne : regroupement de communs, de granges et d’écuries autour d’une cour en forme de fer à cheval, le domaine exauçait le rêve « d’une habitation semblable à ces maisons de province, à ces couvents blanchis à la chaux, à ces parloirs bien astiqués où l’on m’amenait enfant visiter de vieilles parentes, et dont je gardais un souvenir attendri ». Le charme du moulin tenait aussi à son jardin (« que je voulais aussi simple, aussi modeste que les jardinets qui, dans ma chère Normandie, bordent au long des routes les maisons des paysans ») dont il avait fallu gagner la surface à grand-peine sur les marécages et la forêt.

À cet enclos de fleurs répond, dans le temps, et l’espace, le miroir d’eau de 48 mètres carrés et le champ de 50 hectares du château de La Colle Noire que Dior acheta en 1950, près du village de Callian dans le Var, non loin d’un endroit où son père avait vécu.

Vue aérienne de La Colle Noire, maison de Christian Dior à Montauroux (Var)
© Christian Dior

Une fois encore, il était essentiel de retrouver l’impression de vécu, de transformations advenues au fil du temps, de mobilier et d’objets déposés là par des générations successives que cherchait partout le maître des lieux.

Eugene Kammerman, le mannequin Renée Breton défilant dans le grand salon du 30, avenue Montaigne, 1953
© Eugène Kammerman / Gamma-Rapho

En regard de ces deux lieux de récréation, symétriques dans le temps, et de ceux de représentation – les salons de l’avenue Montaigne –, les appartements du boulevard Jules-Sandeau représentent les véritables quartiers d’habitation, « une maison bien à moi », « aussi parisienne et cossue que le moulin était rustique et dépouillé ».

Antre aux mélanges savants, dont les éléments disparates s’exaltent réciproquement : « Un dessin de Matisse devait y côtoyer la tapisserie gothique, le bronze de la Renaissance, le primitif précolombien, le meuble de Jacob ou le vermicelle de Majorelle. »

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