« Roger Tallon, le design en action », par Françoise Jollant-Kneebone

1945 : avoir seize ans dans l’après-guerre, redécouvrir Paris après des années dans le maquis, gamin porteur de courrier ou de nourriture ; Paris déchiré entre la joie de la liberté retrouvée et la tentation de la haine, de la vengeance. Une vie quotidienne difficile, grise, et l’image d’une Amérique fantasmée : « Je suis un Galloricain » dira plus tard Roger Tallon, trop vite enrôlé dans l’armée et envoyé en Allemagne à l’âge où on poursuit ses études. (…) Il s’exerce à la caricature, il dessine, il fait des rencontres. Il est recruté, à son retour, par Caterpillar France. C’est une occasion inespérée de découvrir le monde industriel dynamique d’une Amérique jusque-là rêvée. DuPont de Nemours, qu’il intègre ensuite, le confirme dans cette voie. Sa rencontre fortuite avec Jacques Viénot va lui permettre de mettre enfin un mot sur ce qu’il fait. (…) C’est « l’esthétique industrielle », expression que Tallon a toujours combattue, lui préférant « design », qui présente une plus grande ouverture et un appel d’air international. (…)

Tallon se rapproche des nouveaux réalistes par affinité autant que par opportunité de rencontres. Autour de Pierre Restany, les nouveaux réalistes se cherchent. La mort soudaine d’Yves Klein en 1962 interrompt leurs recherches et rapproche durablement Tallon et César. À Tallon la découverte de nouveaux matériaux, de nouveaux procédés, à César leur mise en œuvre. Tallon voit dans l’art un complément indispensable et une frontière flexible entre sa pratique du design et la dimension de recherche qu’il développe dans toutes les directions. Cela explique pourquoi il se lie d’amitié avec Jean-Jacques Lebel (les happenings), Max Théret (la Fnac), s’intéresse au cinéma (Raoul Lévy), à la sociologie (Henri-Pierre Jeudy), à la sémiologie, au design graphique (Rudi Meyer, Manfred Eisenbeis, Dieter Lassmann, Massimo Vignelli), à la presse (Catherine Millet). (…)

Moto « Taon », 1957
© Les Arts Décoratifs, Paris / ADAGP, 2016

Les premiers signes avant-coureurs du changement arrivent dès 1960, moment clé où il fait les rencontres professionnelles, artistiques, intellectuelles qui seront décisives, et où il aborde de nouveaux domaines : il se rapproche de son cousin Robert Sentou pour créer et fabriquer une chaise pour le groupe Wimpy, première chaîne de fast-food en France. De conception entièrement nouvelle, la chaise Wimpy se compose de quatre pièces identiques, faciles à assembler. Ce terrain d’expérimentation en annonce d’autres dans le domaine du mobilier : avec l’appui de Jacques Lacloche, rencontré lors de l’exposition en 1962 « Antagonisme 2. L’objet » au musée des Arts décoratifs, il réalise pour César un téléviseur, collabore avec Klein et s’engage dans une recherche qui aboutit à la série TX 400, conçue à l’origine à la demande de Raoul Lévy pour un night-club. Simultanément, il abandonne la forme carrée du téléviseur pour le P 111, véritable révolution formelle dès sa sortie. Les Cryptogamme et le service 3 T arrivent logiquement dans la foulée. En peu de temps, son vocabulaire formel opère un virage spectaculaire, en rupture avec la décennie précédente : l’abandon de l’angle droit au profit de la courbe, plus amicale, dit-il. (…)

1970 est une année riche en événements et en voyages : nommé coordinateur artistique du Pavillon français de l’Exposition internationale d’Osaka « Expo 70 », (…) il est chargé de mettre en valeur les symboles forts de la « francitude », de l’art de vivre français – art, artistes, gastronomie, technologie et design… Le succès est là : le public se presse pour voir les têtes chantantes de Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Françoise Hardy et Georges Moustaki ainsi que les autres animations conçues par Tallon. (…)

1971 est l’année où son projet prend forme : il rencontre Christian Marbach qui vient de créer la Sofinnova et envisage d’investir dans le design et entre au conseil d’administration du Conseil supérieur de la création esthétique industrielle CSCEI (…) qui réunit des personnalités du monde de la culture et des affaires, parmi lesquelles François Mathey, directeur du musée des Arts décoratifs et du CCI (Centre de création industrielle), et Lord Reilly, directeur du Design Council de Londres. (…) C’est dans ce contexte que Tallon mûrit son projet en s’entourant des compétences nouvelles dont il a besoin pour bâtir son business plan. (…) Design Programmes SA ouvre en 1973 au 50, rue Castagnary (Paris). Elle va durer dix ans, dix ans d’activité intense, prolixe. Durant cette période, Tallon ne dépose pas moins de 180 brevets, modèles et marques à l’INPI, en France et à l’étranger, par l’intermédiaire du cabinet Beau de Loménie. Tallon est avant tout un inventeur, un incorrigible chercheur, un touche-à-tout visionnaire, bien souvent à l’avant-garde de son temps. Ce qui est la marque de son talent a un revers : les dépôts coûtent cher et ne sont pas toujours suivis de réalisations, de commandes. (…) Les années 1970 sont marquées par la crise financière engendrée par le choc pétrolier de 1973 : frilosité des marchés, baisse de la consommation, accentuée en France par les projets « alternatifs », décroissants dirait-on aujourd’hui, de l’après-Mai 68. (…) Pour Design Programmes, la gestion de l’équilibre entre l’offre et la demande est complexe. (…) Maquette graphique d’Art press, chaussures de ski Salomon, packaging pour Fluoryl, produits solaires Bergasol, sièges de bureau Medius pour Eurosit, matériel éducatif pour Nathan et Thomson…, Tallon développe des projets personnels comme le Smach, nouveau sport dont il invente les règles et conçoit les espaces et l’équipement, la chaise pliante TS pour Sentou et le chêne tramé pour Gilor.

Chaussures de ski SX90, Salomon, 1974
© Les Arts Décoratifs, Paris / ADAGP, 2016 / Jean Tholance

L’arrivée, derrière Philippe Starck, d’une nouvelle génération de designers, plus souvent diplômés, ambitieux, résolus à en découdre avec une société pétrifiée par le choc pétrolier, marque une transition positive. Prêts au mélange des genres honni par Tallon, entre design et déco. (…) C’est aussi la fin inévitable de Design Programmes. (…) Trop de projets non matérialisés en commandes, trop de recherches personnelles et de dépôts de brevets, modèles et marques. Le rapprochement avec ADSA (fondé en 1975) se profile, association de Pierre Paulin et Roger Tallon, au départ improbable, deux personnalités très différentes : issu de l’école Camondo, Paulin n’est pas un spécialiste du design industriel et Tallon n’est pas un décorateur. Leurs parcours se rejoignent grâce à la médiation de Marc Lebailly et à la diplomatie de Maïa Paulin-Wodzislawska. L’arrivée de Tallon au 74, faubourg Saint-Antoine en 1984 est un moment-clé. (…) Dans la corbeille de mariée de Tallon, deux poids lourds, la SNCF et la RATP. Ce que Tallon perd en autonomie, il le gagne en liberté d’esprit, à nouveau dégagé des soucis administratifs. (…) Ces dix ans d’ADSA au cœur de la Bastille sont presque entièrement consacrés au domaine du transport : entre visites de chantier et réunions, Tallon a peu de temps pour d’autres projets. Il est de plus en plus sollicité et participe à de nombreux concours. L’aménagement, l’identité visuelle et la signalétique prennent une place croissante dans son travail. (…) Son rapprochement avec les artistes appartient au passé, mis à part son amitié avec César et sa participation active à Art press. En 1993, le Centre Georges-Pompidou lui consacre une exposition majeure, « Roger Tallon. Itinéraires d’un designer industriel ». Paradoxalement, cette exposition, qui marque sa reconnaissance publique et dans laquelle il investit toute son énergie, le plonge dans une phase d’introspection et de doute. Revisiter le chemin parcouru, faire le bilan de toute une vie professionnelle, ne se fait pas sans dommages collatéraux pour un créateur. Ce nouveau cycle de dix ans s’achève en 1994 lorsque ADSA fusionne avec Agora Sopha et devient Euro-RSCG Design. (…) Changement de lieu, de méthode, de partenaires. Tallon, qui vient de prendre sa retraite de l’Ensad, s’installe en solo au sein de l’énorme machine, recréant, une fois encore, sa bulle. (…)

Chaise TS, Sentou, 1978
© Les Arts Décoratifs, Paris / ADAGP, 2016

Pendant les dernières années d’activité de Tallon, le transport laisse peu à peu place à des projets personnels, comme l’aventure de Brême, emmenée par François Burkhardt, d’où naissent les projets de navette fluviale Alligator et NGV (navigation à grande vitesse) ainsi qu’une nouvelle gamme de verres édités par Arnolfo di Cambio. Les rééditions de ses créations emblématiques – Cryptogamme, service 3T – se multiplient, avec les galeries Sentou et Jousse. La fin programmée de sa collaboration avec la SNCF et Alsthom se profile dès la fin des années 1990 : la SNCF entreprend de profonds changements, fait appel à de nouveaux designers (Christian Lacroix, agences MBD Design, Desgrippes Gobé, Neerman et Plan Créatif).

Roger Tallon a initié, impulsé, accompagné et anticipé l’histoire du design français. Il a compris intuitivement, dès les années 1950, le rôle essentiel que jouerait le design dans la construction de la société issue de la guerre. Il a senti que le design industriel, lancé dans le train fou de l’industrie de l’après-guerre, devait sauter en marche pour assurer sa pérennité et s’ouvrir à toutes les opportunités. Y compris celle de redéfinir les paramètres de la production et des nouveaux modes de vie.

Les Arts Décoratifs, 107, rue de Rivoli, 75001 Paris
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