Artpress n°43, 1980
© Les Arts Décoratifs, Paris / ADAGP, 2016

En 1972, trois jeunes gens, Hubert Goldet, Daniel Templon et moi-même, réunis par leur intérêt pour les mêmes avant-gardes (l’abstraction américaine et l’art conceptuel, avec des références au pop art et au nouveau réalisme), décident de créer une revue pour mieux les promouvoir. J’avais rencontré Roger Tallon trois ans auparavant, non par l’intermédiaire de César, mais par celle de l’architecte d’intérieur Maurice Marty. Je m’étais aussitôt intéressée au design et, prenant prétexte de la naissance du Centre de création industrielle, j’avais écrit de grands articles sur le sujet pour Les Lettres françaises, qui les publia en série pendant l’été 1969. Le design est une question de méthode et de rigueur, et il est bien possible que la fréquentation du formalisme des artistes minimalistes et la démarche analytique des conceptuels aient prédisposé mon esprit en faveur de cette discipline.

La charte

Artpress, essais de typographie
© Les Arts Décoratifs, Paris / ADAGP, 2016

Roger a établi la charte graphique d’Art press selon trois principes, pas plus. (…) Les trois piliers de notre sagesse furent le noir et blanc, l’Univers, la plus sobre des polices de caractères, et la grille sur trois colonnes. (…) Comme nous ne pouvions pas nous offrir une photogravure satisfaisante en couleurs, alors nous allions exploiter au mieux le contraste du noir et blanc. (…) des inversions – texte noir sur fond blanc, blanc sur fond noir – pour les titres de rubriques et les chapeaux des articles, (…) pour équilibrer la répartition des valeurs dans la page. Ces partis pris s’accordaient parfaitement avec l’art que nous défendions : un chapeau imprimé en réserve dans un rectangle noir, au-dessus de tableaux de Joseph Kosuth, eux-mêmes faits de l’agrandissement en négatif de la définition d’un mot extraite d’un dictionnaire, cela s’imposait et en imposait. La régularité de nos colonnes, toujours justifiées à droite et à gauche, et la logique modulaire qu’elle suscite prolongeaient les grilles de Sol LeWitt, s’alignaient sur les superpositions de parallélépipèdes de Donald Judd ou les rangées de pots de Jean Pierre Raynaud. Le tout s’emboîtait dans pas plus d’une quarantaine de pages, il est vrai de grand format (24,8 x 32,2 centimètres), format dont hélas les rotatives sur lesquelles Art press est maintenant et depuis longtemps imprimé ne voudraient plus. (…) Le trio des fondateurs avait bien sûr hésité sur le choix du titre et, finalement, sous influence Tallon, j’avais mis les choses à plat : qu’allions-nous faire ? De la presse. Pour parler de quoi ? De l’art. « Art press » s’était imposé. Roger avait soutenu ce choix en proposant d’amputer le « e » final de presse car, il avait bien compris que notre ambition était internationale. (…) Pour que le magazine lui-même ne disparaisse pas tout entier sur les étals kaléidoscopiques des libraires, Roger eut l’idée de tramer la photographie de couverture afin d’accuser encore les contrastes, de lui conférer une plus grande densité qui renforcerait l’impact visuel. Radical, il choisit une trame dite « vermicelle », irrégulière. (…)

Pratique

Artpress n°123, 1988
© Les Arts Décoratifs, Paris / ADAGP, 2016

(…) Roger avait bien compris que nous ne voulions pas éditer un coffee table magazine, mais faire œuvre pédagogique et critique, que les textes n’étaient pas destinés à habiller les illustrations mais que c’étaient eux qui dictaient les choix. Pendant des années, Roger et moi avons mis en pages Art press ensemble, en une journée de travail, de préférence le samedi. Je venais à Design Programmes avec toutes les photographies et les placards de texte. J’étais à la fois décideuse et petite main. J’avais préparé le chemin de fer, Roger s’y tenait, nous sélectionnions les images et j’annonçais la longueur du texte. (…) En fonction des documents, de ce qu’ils représentaient, Roger décidait des lignes de force, horizontale ou verticale, selon lesquelles blocs d’images et blocs de texte seraient répartis. (…) Nos règles strictes nous permettaient devant chaque page d’avoir présent à l’esprit l’ensemble du numéro et de veiller au rythme, plus ou moins dense en texte, et aux ruptures de rythme d’un article à l’autre, et de nous adapter rapidement au contenu. (…)

En 1980, après quelques vicissitudes, Art press a commencé à être édité par la société qui en est toujours propriétaire. (…) Enfin, à partir des derniers mois de 1982, nous avons pu travailler avec des metteurs en pages professionnels mais en perpétuant l’une des caractéristiques de la « haute époque » Tallon : le tandem metteur en pages-rédacteur. La tradition veut que le membre de notre rédaction (…) transmette au graphiste la matière textuelle et iconographique dans un dialogue toujours approfondi, assistant parfois en direct à la mise en pages sur l’écran de l’ordinateur. (…) La maquette d’Art press a pris, si j’ose dire, son envol. Le système conçu par Roger a été interprété, s’est adapté, développé, sans jamais être dénaturé. (…)

Dans le temps

Artpress n°137, 1989
© Les Arts Décoratifs, Paris / ADAGP, 2016

(…) J’ai toujours reconnu que c’était Roger qui m’avait aidée, moi l’autodidacte, à structurer ma façon de travailler –, il m’arrivait d’aller le voir, animée de velléités de changements qui étaient de purs mouvements d’humeur ou le reflet d’humeurs exprimées dans mon entourage. Il répondait invariablement que c’était au travers de notre constance que nous démontrions notre force. On ne change pas un système qui gagne.(…) Dans des éditos, des articles, des interviews de Roger que nous avons publiés, nous avons toujours réaffirmé notre fidélité à son « système » avec la même conviction que nous rappelons nos engagements esthétiques et idéologiques. J’en ai même parlé comme de notre ADN.

Le magazine a, alors que j’écris ce texte, exactement quarante-trois ans, et ses pages servent en effet, comme l’avait prédit Roger, aux jeunes historiens d’art, mais il arrive aussi que graphique, nous allions feuilleter de vieux numéros comme dans une réserve où puiser non pas d’anciens modèles mais plutôt un état d’esprit, une sorte de fraîcheur qui est toujours à retrouver.

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