Roger Tallon à la frontière entre deux mondes

« Val 208 », 1992
Maquette
© Les Arts Décoratifs, Paris / ADAGP, 2016

(…) À la sortie de la guerre, Roger Tallon a suivi une formation dans l’ingénierie. Cette formation n’est pas celle de ses contemporains issus pour beaucoup de l’École nationale supérieure des arts décoratifs, tels Alain Richard, André Monpoix, Pierre Guariche et Roger Fatus, de l’école Camondo, comme Pierre Paulin, ou de l’école Boulle, notamment André Fermigier. Son goût profond pour la compréhension des problématiques techniques et commerciales du monde industriel mais également sa grande force de persuasion le font aller là où les autres ne vont pas : dans le monde du « blanc » – machines à laver, réfrigérateurs, etc. – et dans le monde du « brun » – la hi-fi, des radios et des téléviseurs. Aussi, lorsque Michel Mortier, Pierre Paulin, Pierre Guariche, intègrent l’agence du créateur de mobilier et architecte d’intérieur Marcel Gascoin, Roger Tallon entre chez Technès, le bureau d’études de Jacques Viénot, lui aussi pionnier, qui conseille les industriels. Autre différence, le tropisme de Tallon est avant tout américain (…) Tallon, qui a eu comme premiers clients des entreprises américaines, Caterpillar et DuPont de Nemours, se passionne pour les grands designers industriels américains que sont Norman Bel Geddes, Henry Dreyfuss ou Walter Dorwin Teague (…). Il voue également une admiration particulière à l’école d’Ulm qui, en Allemagne, développe autour de Max Bill un enseignement rationnel du design. Ce terreau nourrit le jeune Tallon qui se sent de taille à mener un combat : lutter contre la laideur et la médiocrité de nombreux objets manufacturés français. (…)

Caméra « Véronic », 1957
© Les Arts Décoratifs, Paris / ADAGP, 2016 / Droits réservés

Avant la Seconde Guerre mondiale, quelques figures comme Eileen Gray, Le Corbusier, Jean Prouvé, Charlotte Perriand commencent à essayer de concilier mobilier et production en série mais, dans le domaine du design industriel, aucune figure n’émerge comme le font, aux États-Unis à la même période, les designers que Tallon admire tant. En France, il faut attendre les années 1950 avec Jacques Viénot et sa défense de l’« esthétique industrielle », pour que les industriels cherchent à bénéficier de compétences extérieures. Le monde du mobilier occulte largement celui du design industriel encore balbutiant. Parallèlement à Jean Prouvé et Charlotte Perriand, une nouvelle génération va, tout en restant dans le domaine de l’aménagement intérieur, faire sortir la production de mobilier d’un cadre artisanal. Joseph-André Motte, Pierre Guariche, Alain Richard, Antoine Philippon et Jacqueline Lecoq, tous contemporains de Roger Tallon, aspirent à l’industrialisation mais dans le domaine du mobilier et du luminaire.

Loin d’être indifférent aux créateurs de mobilier français, Roger Tallon apprécie le travail de deux de ses aînés, Jacques Dumond et Jean Prouvé, et, parmi ses contemporains, celui de Pierre Guariche et de René-Jean Caillette. Mais Tallon est en rupture avec la démarche des décorateurs ensembliers, si féconde en France dans la première moitié du siècle, qui ne se sont pas intéressés aux objets domestiques de grande consommation. De ce fait, sa démarche est proche de ce qui se passe outre-Atlantique au même moment. (…)

L’arrivée de Roger Tallon dans l’univers domestique

Chaise « Wimpy », 1960
© Les Arts Décoratifs, Paris / ADAGP, 2016 / Jean Tholance

À partir de 1950 et pendant une quinzaine d’années, Roger Tallon se consacre à ce qui lui semble être l’essence même de son travail : le design industriel. (…) La plupart du temps, ces projets trouvent leur origine dans une commande pour des collectivités. Les chaises Wimpy, par exemple, doivent meubler les premiers fast-foods installés en France, tandis que les sièges Cryptogamme sont destinés à la cafétéria du Grand Palais. (…) Les méthodes de fabrication des pieds des chaises Wimpy, en aluminium sous pression, sont caractéristiques des pratiques industrielles, peu usitées alors dans le monde du mobilier, mais que Tallon utilise alors régulièrement. De même pour les sièges de bureau Medius pour l’entreprise Eurosit en 1979 : (…) Roger Tallon adapte ici un procédé venu de l’industrie automobile. Il utilise des mousses de polyuréthane moulées « à peau intégrale », matériaux servant alors principalement pour les volants de voitures ou pour les accoudoirs de portières et qui évitent de les couvrir de textile.

Siège « Zombie », 1969
© Daniel Lebard / ADAGP, 2016

Le va-et-vient entre sphère privée et sphère publique est pour Tallon une évidence ; il a toujours pensé que les sièges et accessoires des transports en commun devaient emprunter au domaine privé confort et intimité, d’où les rideaux plissés du Corail, le velours doux des sièges du TGV ou encore la petite lampe d’appoint du TGV première classe, digne d’un salon. Très tôt, Roger Tallon se dégage de l’esthétique des années 1950. « L’homme qui arrondit les angles », pour reprendre l’expression de Catherine Millet, comme beaucoup de créateurs des années 1960 – l’Italien Joe Colombo en particulier, que Roger Tallon admire –, il tourne le dos à l’angle droit propre à l’après-guerre. Les marches du célèbre escalier hélicoïdal évoquent des pétales de fleurs, les sièges Cryptogamme puisent leur forme dans la nature, ses services de table – du 3T au Picnic – sont tout en courbes. En outre, Tallon aime les sièges anthropomorphes. (…) Certains sièges Zombies pour le bar L’Astroquet ont des cibles de tir sur la poitrine. Enfin, les personnages de la crèche d’Orly sont particulièrement déroutants puisque les traditionnels santons de Noël sont remplacés par les célébrités de l’époque : Picasso, le général de Gaulle, Léon Zitrone, Brigitte Bardot, César…

« Je ne suis pas un intuitif, je suis dans la réalité la plus totale »

Lorsque Tallon fait œuvre d’artiste avec ses projections lumineuses, ses têtes parlantes ou l’Électroncéphale, il adopte une démarche ne se confondant pas avec celle de son design, qui reste toujours fidèle à un programme. Malgré sa relation avec les artistes, il réfute tout caractère artistique à son design : « Je ne suis pas un intuitif, je suis dans la réalité la plus totale. Mon escalier, apparemment organique, n’est pas un Brancusi. Il est le résultat d’une recherche sur les tensions du caoutchouc, il est aussi concret qu’une hélice d’avion. Je ne plaque pas de l’art sur de l’utilitaire. (…) » Olivetti, Braun et IBM sont, pour Tallon, exemplaires du design global auquel il aspire. Il conçoit nombre de ses projets comme un tout dans lequel le nom, l’emballage, le transport, le logo font partie de sa réflexion. (…)

Cabine de téléphérique TCD4, Pomagalski, vers 1992
© Les Arts Décoratifs, Paris / ADAGP, 2016

Qu’il s’agisse de dessiner une motrice ferroviaire, un siège ou une petite cuillère, la méthode de travail est la même au fil des années. Un service de table comme le 3T (1967) pour Raynaud, Daum et Ravinet d’Enfert, les accessoires de bureau pour Buysse (1972-1973), les sièges de bureau Medius pour Eurosit (1979), le bac de conservation Le Bank pour Cidelcem (1980), le service en céramique Picnic (2001) réalisé à Vallauris font l’objet d’une étude méthodique. (…) : « Dessiner un TGV est moins difficile [qu’un couvert de table] parce que résultant d’un enchaînement d’items beaucoup plus complexe. » (…)

Un des projets les plus emblématiques de sa façon de travailler est le service 3T, qui sera une petite révolution dans le monde des arts de la table. Au départ, cette commande du Syndicat des arts de la table devait se limiter aux seuls couverts mais, enthousiaste, Tallon réussit à élargir son champ d’intervention et propose un service complet incluant vaisselle, couverts et verres. L’idée, en soi, est innovante, (…) le concept d’une écriture globale pour ces trois composantes n’a pas vraiment d’équivalent. (…) Autre nouveauté du service 3T : les pièces peuvent s’acheter à l’unité, et la notion de service classique avec sa ribambelle de plats codifiés est mise à mal. (…) Tallon propose le nom du produit : 3T (« T » pour « table », « tradition », « toucher »… et sans doute « Tallon ». (…)

Le syndrome du Meccano

Pour Tallon l’idée des gammes est une sorte d’évidence. Ainsi, la forme de champignon du siège Cryptogamme projetée en 1968 pour la cafétéria du Grand Palais sous la houlette du Mobilier national dérive de celle employée en 1967 pour les pièces du service 3T. Au credo fonctionnaliste « Form follows fonction », Tallon répond : « Il me paraît faux de dire que chaque fonction détermine une forme idéale. En créant 42 objets issus de la même forme : des tables, des chaises, des luminaires, des couverts, des verres, des assiettes […] je prouve qu’avec une même forme on peut faire beaucoup de choses. C’est là une sorte de fonctionnalisme déductif. » Le champignon va ainsi « proliférer » du verre à la soupière en passant par le tabouret. Tallon privilégie généralement la famille d’objets à l’objet isolé.

Gamme de montres Mach 2000, 1974
© Galerie Mercier&Associés / A. Baillon / ADAGP, 2016 / Jean Tholance

(…) Pour le fabricant de luminaires allemand Erco, il imagine en 1972 un véritable programme de système évolutif avec certains éléments interchangeables. La lampe peut être équipée avec un néon, un spot, ou être déclinée en forme de micro. (…) Les lampes Erco ont une articulation appuyée par le rouge ; les remontoirs et boutons de réglage colorés des montres Lip sont spectaculaires… Pour le fabricant de mobilier de bureau Eurosit, il crée en 1979 le système Medius. Chaque fauteuil est monté avec des éléments interchangeables permettant, à partir de cinq modules, d’obtenir dix-neuf sièges différents. (…)

Même approche résolument industrielle et même priorité au programme pour un de ses plus intéressants projets de mobilier : la chaise TS (pour les initiales Tallon Sentou). Robert Sentou lui demande en 1970 de travailler sur une chaise pliable en bois. (…) En résulte une chaise étonnante de simplicité qui allie économie de matériau et efficacité graphique. (…)

Sièges de bureau « Système Medius », Eurosit, 1981
© Les Arts Décoratifs, Paris / ADAGP, 2016

Dans ses projets pour l’univers domestique, Tallon bénéficie d’une grande liberté. Lui-même ne veut surtout pas avoir à rendre des comptes à un éditeur et, en cela, il se distingue de ses contemporains qui n’ont de cesse de démarcher les éditeurs français que sont Airborne, Ligne Roset, Steiner, Charron, Meubles TV. (…) Son indépendance vis-à-vis des éditeurs de mobilier ou de luminaires est le corollaire des sollicitations fort diverses dont il est l’objet. Il est ainsi apprécié par des industriels des arts de la table, par des fabricants de produits électroniques, de machines-outils, d’électroménager, par la galerie Lacloche et, bien sûr, par les deux grandes entreprises publiques de transport que sont la SNCF et la RATP. (…) Un designer travaillant sur un large spectre de domaines nous paraît aujourd’hui banal ; cela n’a pourtant rien de courant dans la France de l’après-guerre. Roger Tallon anticipe l’image du designer polyvalent que nous connaissons si bien aujourd’hui. Créateur à la forte personnalité, Tallon est un designer militant. Fustigeant le goût incurable des Français pour la décoration il va, par son charisme et la force de ses propositions, s’imposer dans tous les champs du design, du train à la machine-outil en passant par la signalétique, le petit électroménager et le service de table, tout en gardant une grande liberté.

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