« J’ai toujours considéré les meubles et les objets comme des petites architectures… des architectures d’intérieur… des architectures de poche…
Cependant, pour la grande ou la petite architecture, l’obsession conceptuelle reste la même : faire du sens et du sensible. Et, pourtant, c’est vrai, la dimension change tout… Je veux clarifier cette différence pour vous, mais aussi pour moi. C’est un sujet sensible, presque tabou, qui, de platitudes en certitudes infondées, encombre souvent les conversations dans les dîners en ville…
Architecturer, c’est le rôle sociétal de l’architecte. Architecturer existe à toutes les échelles du territoire. Ce rôle est aujourd’hui nié ou confisqué.
Par qui ?

Plateau en PMMA, 1994, Turrini
Coulé teinté dans la masse, sous-face sablée, pieds en acier inoxydable brossé, Turrini
© DR

Par les technostructures politiques, administratives et économiques, par les ingénieries d’infrastructure, par les grandes entreprises qui deviennent donneurs d’ordre à la grande échelle urbaine et internationale. Plus l’acte d’architecturer s’applique à une grande échelle, plus le désastre est grand s’il est brutal et dénué de sensibilité. Plus il est à cette échelle, plus la décision est abstraite, semble lointaine, et moins elle fait l’objet d’un débat démocratique. On pourrait penser qu’architecturer un objet de petites dimensions est moins risqué en cas d’échec. À une nuance près, quand il s’agit d’un objet de consommation produit par millions d’exemplaires d’une automobile à la nanotechnologie, les choix opérés peuvent être dangereux pour la qualité de la vie quotidienne et pour la santé.
Architecturer, c’est-à-dire concevoir et réaliser, est un acte dont les conséquences sociales peuvent être considérables. Il devrait être pratiqué par des personnes dont la formation et la culture leur ont appris : la pensée complexe, le sens des nuances, l’humanisme, l’importance de la poésie et du bonheur de vivre, l’intérêt des arts dans la vie pour provoquer l’art de vivre.

Chaussure « Pure », 2013
© photo Rucoline

L’architecte que je suis se désespère face à l’inconscience du politique vis-à-vis de toutes ces décisions concernant le plaisir de vivre… Cette inconscience a nourri ma conscience et mon éthique. C’est la première raison qui m’a amené à architecturer à toutes les échelles et à considérer que l’architecture est à la fois grande et petite, qu’elle n’est pas moins intérieure qu’extérieure. La seule attitude conceptuelle saine est de concevoir une architecture dedans/dehors.

Quasinormal, 1996, bureau de direction, Édition Bulo
© DR

Une autre catastrophe sensible est l’essor galopant du culte – initialement américain – du shell and core, conception architecturale limitée à l’enveloppe et aux circulations, le reste du bâtiment étant dicté par tous les stéréotypes du marketing d’aménagement intérieur provoquant hiatus et schizophrénie. La vraie question claire et banale qui m’est le plus souvent posée est celle de la différence entre l’étude d’une construction architecturale (maison individuelle, logement, équipement) et l’étude d’un objet de design, le plus souvent destiné à l’équipement des appartements ou des bureaux. Je suis souvent confronté à ces deux demandes, à ces deux programmes : l’immeuble (non meublé) et le meuble, dont je ne sais pas où il va aller (…) Bref, dans ces deux cas, celui de l’architecture immobilière et celui de l’architecture mobilière, il faut comprendre la demande et comprendre le demandeur »
« Avec l’une et avec l’autre, pour faire du sens, il faut être conscient de leurs différences essentielles et de leur complémentarité originelle.
Différences entre les architectures lourdes – immobiles – et les architectures légères – mouvantes… Différences entre celles de la durée stable, du passage, de l’escale… Clairement, elles sont toutes deux condamnées à se supporter longtemps et à se séparer sans pleurs : l’une est casanière, l’autre est volage.
(…)
Pourtant, une architecture aboutie est bien celle qui imbrique l’immeuble et les meubles… d’une manière presque inextricable… dans une conception architecturale exhaustive, souvent appelée « total design », véritable décathlon qu’est cette difficile discipline qu’est l’architecture et dont la maison de verre de Pierre Chareau est un sommet. Quoi qu’il en soit pour ces deux types d’architectures, il reste une question complexe difficile et vitale : déterminer l’essence du projet recherché.
L’essence ?
C’est-à-dire « la nature intime d’un être ou d’une chose ». En l’occurrence, l’architecture est une chose, un objet complexe, simple. Et, à la question du poète : « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? », non seulement l’architecture répond : « Oui », mais, surtout, c’est la partie la plus difficile et mystérieuse de ce métier. Inventer l’âme de l’inerte.
Lui insuffler un pouvoir d’évocation… le faire appartenir au grand jeu de l’existence… lui conférer l’attractivité de la séduction, de la profondeur… en faire un sujet de curiosité, d’intérêt, et pourquoi pas, ambition légitime, un témoin culturel de l’époque. »

« Li-Da », 2016, Roche Bobois
Table chinoise bicolore, laque Daquacryl
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« On comprendra que dans l’architecture dite « immobilière », l’architecture sera l’harmonisation des essences, des nombreuses composantes, pour construire, pour conduire à un parfum complexe, et que, par contre, dans l’architecture mobilière pour l’objet centré spatialement, plus compacte, les choix de l’intention seront là pour déterminer une essence concentrée. »

Les Arts Décoratifs, 107, rue de Rivoli, 75001 Paris
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