Comment est née la participation à ce projet avec le musée des Arts décoratifs ?

Ce projet fait suite à l’invitation d’Olivier Gabet, après qu’il soit venu visiter l’exposition « Anima » au mudac à Lausanne ; une rétrospective de mes créations.
Suivant mon travail depuis plusieurs années, c’est à l’issue de cette visite qu’il m’a proposé d’exposer l’ensemble de mon travail au musée des Arts décoratifs.
Ma relation avec le musée remonte à plusieurs années. Alors que j’étais encore étudiante, la direction du musée m’a confié des projets, de la création de petites vitrines, à la réalisation d’un film en passant par des scénographies d’expositions qui prirent, au fil des projets, de plus en plus d’importance à l’exemple de « Petites & grosses bêtes » (2010), « La Mécanique des dessous : une histoire indiscrète de la silhouette » (2013), ou bien « Une histoire, encore ! 50 ans de création à l’école des loisirs » (2015-2016), « Tenue correcte exigée, quand le vêtement fait scandale » (2016-2017).
Cela fait aujourd’hui 10 ans que je travaille pour le musée ; autant d’années de création en tant que designer et scénographe.

Quel est votre lien avec l’objet ?

Cumulus, Diffuseur d’huiles essentielles et boîte, 2015, Ed. Nature & Découvertes
Image © Constance Guisset Studio

J’ai choisi de devenir designer pour concevoir des objets car j’ai toujours été intéressée par la façon dont ils étaient pensés, fabriqués et utilisés. Les objets du quotidien sont des témoins de notre mode de vie et de notre histoire : ils parlent de nos usages, de nos connaissances techniques et de nos goûts esthétiques.

Quelles sont les sources d’inspiration de vos créations ?

L’inspiration est diffuse et peut prendre des formes très diverses. De façon générale, le terrain créatif est comme un terreau que l’on cultive et qui se nourrit de tout ce qui lui est apporté : des observations, un regard, un mouvement, un objet différent, un dessin, une œuvre, un besoin identifié, une recherche non identifiée, un cahier des charges extérieur, une idée intérieure, etc. La création est à l’image d’une plante : elle pousse sur ce terrain et se nourrit de l’un ou de l’ensemble de ces éléments.
Dans cette exposition, j’ai tenté de lever le voile sur quelques éléments servant de terreau à cet univers créatif en présentant au public dans une des salles un collage de grande dimension spécialement conçu pour l’occasion, qui rassemble des éléments glanés au cours du temps et qui peuvent, à tout instant, nourrir mon travail. C’est un « composé » de lectures, de films, d’objets et d’images qui alimentent ainsi cet univers créatif.

Quelle création vous correspond le mieux ?

Plusieurs créations me semblent emblématiques de mon travail ou de ma personnalité, même si tous les projets portent les mêmes intentions de fond. Vertigo pour le désir de légèreté, d’asymétrie, de mouvement, de souplesse et de géométrie, sans oublier son caractère enveloppant et sa transparence qui lui permettent de s’adapter à de nombreux types de lieu.
Cape pour sa charge évocatrice, le fait que chacun peut y voir ce qu’il désire, pour la sensualité et la douceur des courbes libres mais rigoureuses, pour la lumière fantomatique qui s’en dégage.
Francis pour l’évocation et le rapport au temps. Plus récemment le miroir Time and Tide qui dit la même chose avec une matière sensuelle qui coule, entre sucrerie et nuage.
Canova pour son rapport au travail de la main, à la sensualité et à l’évocation sensible de l’histoire de l’art, tout en faisant penser à un « cheese naan » ou, pourquoi pas, un chewing-gum écrasé.

Canova, plat, 2017, Ed. Moustache
Image © Constance Guisset Studio

Pouvez-vous revenir sur le choix du titre d’exposition ?

Actio ! est tout d’abord la traduction d’Action ! en latin et le mot est à la fois évocateur et poétique d’une part, tout en s’attachant à la rhétorique et au travail du comédien d’autre part.
Le choix d’Actio ! parle de la forte volonté au quotidien de faire avancer les projets, le mouvement profond et nécessaire qui préside à toute création. Action ! évoque aussi la dimension cinématographique, la scénographie et le spectacle : autant de domaines auxquels se rattache mon travail.
Pour aller encore plus loin, j’ai choisi de nommer chaque salle avec un verbe d’action, pour évoquer les intentions et les mouvements liés aux objets. Cette exposition est conçue comme une installation scénique totale, en incluant le son et les lumières.
Enfin, Actio ! est aussi un clin d’œil à « Accio », le sortilège d’attraction dans la saga Harry Potter, qui permet d’attirer un objet à soi. Je trouvais amusante cette référence ; la tentative de mouvement, d’illusion et parfois de magie est inhérente à mes créations.

Vous proposez un parcours d’exposition en deux parties. Pourquoi ce choix ?

L’exposition se déroule dans deux espaces distincts : le premier abrite les collections permanentes du musée, à savoir celles du Moyen Âge et de la Renaissance, le second, est celui des galeries aménagées de Jean Nouvel, un espace dévolu aux expositions temporaires.

Chroma, Installation, musée national Eugène-Delacroix, 2017
Image © Constance Guisset Studio

Dans la mesure où je travaille beaucoup pour les musées – de par mon activité de scénographe et dans le cadre des expositions – j’ai trouvé opportun de montrer des objets contextuels dans ces premiers espaces. J’ai choisi des projets originellement destinés au musée (mobilier d’attente, mobilier de transmission), des procédés scénographiques (objets pointant les œuvres) ou encore de reproduire un procédé que j’avais déjà utilisé par le passé dans l’exposition Les Formes savantes au musée Fabre de Montpellier. Les objets se parlaient réellement selon des dialogues écrits et joués par des comédiens. Ces mêmes dialogues ont été enregistrés et diffusés de façon directionnelle dans l’espace permettant aux œuvres de dialoguer entre elles. Ce procédé est repris dans la première partie de l’exposition ; c’est là tout mon travail de scénographe qui est révélé, interrogeant dans le même temps la position et le statut de pièces contemporaines exposées de manière éphémère au sein de collections permanentes du musée.

Dans la seconde partie, vierge de collections, j’ai choisi de mettre en avant mon travail de designer. Le visiteur débute son parcours par deux salles immersives. La première, Ravir, présente des lampes dénuées de leurs fonctions, qui tournent perpétuellement. La forme des objets suscite alors des sensations, jusqu’à la perte de repères. Une seconde salle fait suite à celle-ci. Habiter propose au visiteur une expérience différente, celle d’éprouver le mobilier. Il est invité à s’asseoir dans les fauteuils ou encore à ouvrir les placards, changeant le rapport à la création, pour comprendre l’usage des objets. Les salles suivantes, présentées en enfilade, couvrent des thèmes liés aux intentions des objets et au mouvement qu’ils suggèrent.

Vous définissez chaque salle d’exposition par un verbe d’action. À quel verbe d’action vous associez-vous ?

Le verbe « jouer » car il mêle à la fois le sérieux et la fantaisie. Au sein de l’exposition, je me sens personnellement proche de la salle Respirer. C’est elle qui abrite un collage réalisé à partir d’images qui m’appartiennent, récoltées au fil de diverses visites, mais aussi des citations issues de mes lectures, etc. Il s’agit d’une création réalisée spécialement pour l’exposition afin de lever le voile sur mes inspirations à un instant T. J’invite ainsi le public à explorer le processus de création propre à mon travail.

Des créateurs, artistes et même conservateurs de musées participent au projet. Pouvez-vous expliquer les raisons de ces collaborations ?

Le design pourrait être considéré comme un sport d’équipe dans la mesure où la dimension collective est au cœur du travail, facette que j’affectionne particulièrement. J’aime collaborer, avancer ensemble. Lorsque le musée des Arts décoratifs m’a invitée à exposer mes créations sur une surface couvrant plus de 1000 m², j’ai immédiatement pensé qu’il fallait que je partage cet espace et que j’invite des amis de différents horizons à « jouer » avec moi. Certaines collaborations n’ont pas abouti. D’autres ont donné naissance à de très beaux moments et de formidables projets qui sauront, je l’espère, susciter chez le visiteur plaisir et étonnement. À l’occasion de cette exposition, j’ai dû quitter mon univers habituel pour me confronter à de nouveaux domaines, ce qui était passionnant.

Que représentent les textes manifestes ? Quels rôles ont-ils dans l’expérience de visite ?

Sol, Fauteuil, 2012, Ed. Molteni&C
Image © Constance Guisset Studio

Les textes manifestes expriment certaines de mes intentions portées par les objets. Bien entendu, certains projets se retrouvent à la jonction de plusieurs intentions simultanées. Mais je trouve intéressant et nécessaire de mettre des mots, délibérément choisis, sur ces intentions, puisque l’exposition se veut être la rétrospective de mon travail. Il faut être également attentif au message que l’on véhicule au visiteur ; qu’il soit néophyte ou étudiant, expliquer et transmettre sont deux missions qui m’importent. Les textes manifestes ont ce rôle : éclairer mon travail à l’aide de déclarations d’intention ou bien des mots choisis pour faire rêver.

Quel plus grand challenge une designer a à affronter dans l’organisation de la rétrospective de dix ans de ses créations ?

J’ai considéré cette carte blanche avec une dimension rétrospective inévitable. Je pense que le challenge est toujours de créer, de proposer des expériences de visite intenses, immersives et novatrices. Une autre difficulté a été de donner différents angles d’approche afin d’éviter de montrer l’ensemble sous une unique perspective : les objets ne se réduisent pas à une seule vue.

C’est pour cette raison que j’ai proposé une expérience de visite d’appartement miroir avec deux salles en symétrie : l’une abrite des objets en dégradés de gris, la seconde des objets colorés. Cela change la perception de l’objet qui se regarde, s’observe sous différentes facettes.

Les Arts Décoratifs, 107, rue de Rivoli, 75001 Paris
tél. : +33 (0)1 44 55 57 50