« De bronze, d’argent et d’or. Le fonds d’orfèvrerie Odiot du musée des Arts décoratifs »

Par Julie Ruffet-Troussard

Extrait du catalogue.

Le musée des Arts décoratifs conserve aujourd’hui trente-trois pièces d’orfèvrerie – parmi lesquelles trente et un modèles en bronze – issues de l’atelier de Jean-Baptiste-Claude Odiot. Les modèles ont connu diverses affectations et suscité force débats depuis le don de l’orfèvre en 1835 jusqu’à leur reversement à l’inventaire du musée en 2016. Retracer leur historique pose la question de la place des arts décoratifs au sein des institutions muséales.

« Ces bronzes […] deviendront les élémens d’une collection précieuse pour l’histoire de l’art1 »

Bout de table no 17, Atelier de Jean-Baptiste-Claude Odiot, vers 1819
Graphite, plume et encre grise, lavis ocre sur papier
© Photo Les Arts Décoratifs, Paris

Lors de l’Exposition des produits de l’industrie de 1819, Jean-Baptiste-Claude Odiot présente des « modèles en bronze » qu’il projette d’offrir à l’État. Rien ne nous renseigne sur les conditions de fabrication de ces modèles. Ont-ils été exécutés avec pour seule fin une donation ou s’agit-il de prototypes pour la réalisation de pièces en argent ? Qualifiés de « pièces en bronze2 » par Odiot lui-même, ces modèles sont en fait, comme le révèlent de récentes analyses du Centre de recherche et de restauration des musées de France, exécutés en laiton. Ils témoignent d’une grande finesse d’exécution, le travail de ce métal nécessitant la même technicité que celui de l’argent ou du vermeil. Les éléments ont été ciselés afin de mettre en valeur le relief des ornements, tandis que les fonds amatis jouent du contraste entre surfaces mates et brillantes.

Salière double «  dauphins  », Jean-Baptiste-Claude Odiot, vers 1819
Laiton doré par Christofle en 1907-1908
© Photo Les Arts Décoratifs, Paris / Jean Tholance

Dans une lettre du 6 août 1819 adressée au ministre de l’Intérieur, le comte Élie Decazes, Odiot indique avoir pensé « qu’il serait bien de laisser à la postérité la copie exacte des principales pièces d’orfèvrerie qui [lui] ont valu les éloges les plus satisfaisants3 »). Il propose donc de faire don au gouvernement de neuf pièces, la jouissance de celles-ci devant lui revenir après le décès de l’orfèvre. Cette démarche doit, selon Odiot, servir « à faire des comparaisons avec les ouvrages d’orfèvrerie qui se feront par la suite afin de juger les progrès de cet art et le goût des temps4 ». La volonté d’Odiot est double, œuvrer à sa propre postérité et servir son art en suscitant l’émulation chez ses successeurs. (…)

« Les arts industriels n’avaient pas encore forcé les portes de notre grand Musée National5 »

L’itinérance des modèles d’Odiot au fil du XIXe siècle est le reflet d’une légitimité muséale à conquérir. (…)

La présence des modèles au Louvre est attestée dès 1857 par un échange épistolaire6 entre le comte de Nieuwerkerke, directeur des Musées impériaux, et A. Odiot7. Par une lettre du 10 mars 1857, A. Odiot s’enquiert du nouveau lieu de conservation des modèles d’orfèvrerie donnés par son père Jean-Baptiste-Claude Odiot. La réponse nous apprend qu’ils « sont maintenant emmagasinés au Louvre où ils sont conservés avec le plus grand soin en attendant qu’ils reçoivent une destination définitive8 ». Le 23 mars 1857, A. Odiot rappelle au comte de Nieuwerkerke que par le don de ses modèles, son père « a voulu aider les orfèvres venant après lui à maintenir la supériorité de la France dans cet art de l’orfèvrerie que l’Europe nous envie. Il est donc indispensable pour atteindre ce but que [ses] œuvres […] soient exposées dans un endroit public et spécial9 ». Selon A. Odiot, les modèles trouveraient leur place « dans l’une des vitrines de la galerie qui touche au salon carré » du Louvre. Au descendant soucieux de faire respecter la volonté de son père, le directeur des Musées impériaux répond ne pouvoir s’engager quant à « la destination à affecter à ces objets ».

Seau «  anses satyres  » Jean-Baptiste-Claude Odiot, vers 1819-1823
Laiton argenté par Christofle en 1907-1908
© Photo Les Arts Décoratifs, Paris / Jean Tholance

Et pour cause, aucun lieu n’étant dédié à l’exposition des arts décoratifs, cette destination n’existe pas encore en 1857. Si le Louvre enrichit sa collection d’objets d’art au XIXe siècle, la présence de l’orfèvrerie contemporaine y demeure timide10. Il faut attendre 1905 et l’ouverture, dans le pavillon de Marsan du palais du Louvre, du musée des Arts décoratifs pour voir les modèles d’Odiot exposés à nouveau.

1Louis-Sébastien Le Normand et Jean-Gabriel-Victor de Moléon, Description des expositions des produits de l’industrie française, faites à Paris depuis leur origine jusqu’à celle de 1819 inclusivement, Paris, Bachelier, 1824, p. 281.

2Lettre de Jean-Baptiste-Claude Odiot adressée au ministre de l’Intérieur, 9 août 1819. Pierrefitte-sur-Seine, AN, F12/2265.

3Ibid.

4Ibid.

5Henri Bouilhet, Orfèvreries de style Empire exécutées par Claude Odiot orfèvre, Paris, Librairie centrale des Beaux-Arts, 1909, p. 6.

6AN, 20144787/12.

7Il s’agit de l’un des enfants de Jean-Baptiste-Claude Odiot, Adèle-Cornélie, Achille-Prosper ou Alphonse-Louis.

8AN, 20144787/12.

9Ibid

10Anne Dion-Tenenbaum, Orfèvrerie française du XIXe siècle. La collection du musée du Louvre, Paris, Somogy / musée du Louvre, 2011.p. 9-11. Odiot est toutefois présent dans les collections du Louvre dès 1829, pour la fonte de la statue d’Henri IV d’après un modèle de François-Joseph Bosio (inv. CC 37).

Les Arts Décoratifs, 107, rue de Rivoli, 75001 Paris
tél. : +33 (0)1 44 55 57 50