Entretien avec Dries Van Noten par Pamela Golbin (texte)

Pamela Golbin : Qu’est-ce qui vous a le plus surpris (…) dans le montage de l’exposition ?
Dries Van Noten : L’exercice a été très intéressant, parce qu’il nécessitait de prendre du recul par rapport à mon propre travail, de me confronter aux incertitudes tout en essayant d’être aussi objectif que possible. (…) Mon travail est-il même digne d’un musée ou d’une exposition ? Mes créations vont-elles tenir à côté des vêtements exceptionnels qui composent la collection du musée des Arts décoratifs ? Les gens ne vont-ils pas être déroutés par ce parti de placer des vêtements que j’ai créés à côté d’œuvres d’art majeures ? Et si la réponse à ces questions était… oui. (…) Aujourd’hui, les visiteurs d’une exposition sont tellement variés et véritablement avertis que cela peut être intimidant. Cette exposition est un travail d’introspection, une réflexion sur moi-même, sur ma façon de travailler en tant que couturier, ainsi que sur ma relation à l’art et à d’autres domaines qui me passionnent. Les superpositions et les combinaisons de couleurs, de textures, de motifs imprimés et de volumes que je mets en jeu dans mes collections peuvent par exemple résulter d’une opération très intense. C’est intéressant pour moi de présenter cela à un plus large public. (…) Choisir parmi les vêtements que j’ai créés ceux qui y figureraient m’a obligé à me confronter à mon travail d’il y a vingt ans. Cela m’a donné le sentiment, souvent étrange, que certains de ces vêtements seraient plus pertinents aujourd’hui que quelques-unes de mes créations récentes. Souvent, cela m’a permis d’apaiser, du moins un peu, mes doutes et mes hésitations du début.

P.G : Pourquoi l’art occupe-t-il une place si centrale dans l’exposition ?
D.V.N : À l’origine, je pensais créer un dialogue entre mes collections et celles du musée. L’idée d’inclure de nombreuses œuvres d’art qui m’ont inspiré m’est venue par la suite. Je ne travaille pas à la manière d’un photocopieur, qui se contente de reproduire ses influences ; mon processus de création va plus loin. Le point de départ peut être très littéral ou bien abstrait : une peinture, une couleur, la pensée de quelqu’un, un geste, une odeur, une fleur, tout finalement. Ce qui importe, c’est tout le cheminement qui se poursuit à partir de ce premier éclair d’inspiration jusqu’à l’objectif final, les vêtements particuliers, la collection. Le défilé est le dernier moment qu’a le créateur de mode pour définir un look ou une atmosphère, fruit du travail d’une saison, avant que les pièces ne partent dans les garde-robes des personnes qui vont les acheter et les porter. En un sens, l’exposition présentent une pierre d’achoppement : certaines des associations entre des vêtements et des représentations, que l’on peut voir dans le musée, sont nées au cours de mes recherches dans les réserves qui abritent les collections du musée des Arts décoratifs, donc a posteriori. La plupart de ces rapprochements font appel à l’œuvre d’un autre créateur, qui a déclenché chez moi l’inspiration initiale et amorcé le processus créatif pour la saison en question.

P.G : Vous avez donc besoin de vous l’approprier.
D.V.N : Tout à fait, il faut que je la fasse mienne. (…) Nous montrons par exemple une robe créée par Cristóbal Balenciaga et ce que j’en ai fait, qui n’est ni une photocopie ni un hommage. Il s’agit juste d’être touché par l’œuvre de quelqu’un d’autre et de la transférer ailleurs, ce qui est aussi subjectif que personnel. Dans mon travail, les influences sont tellement plus nombreuses qu’il serait réducteur de ne montrer que des associations directes, de ne présenter que le vrai Balenciaga ou le vrai Dior ; il fallait que nous intégrions également un autre type d’iconographie, comme la photographie, la vidéo, des éléments moins prestigieux, pour rétablir l’équilibre. Les œuvres d’art choisies ont autant d’influence sur mon travail que les pièces d’autres couturiers et c’est à partir de là qu’est née l’idée d’exposer de l’art proprement dit en même temps que des vêtements, ainsi que des éléments plus populaires ou moins célébrés par la critique. (…) Il s’agit d’associer différents éléments et de décrire mon processus de création. Je n’ai pas envie que les gens croient que les tableaux sont accrochés là comme des illustrations, qu’ils n’apparaissent que comme des juxtapositions. Toutefois, lorsque j’ai sélectionné des vêtements de la collection du musée des Arts décoratifs, le fait que des pièces provenant d’une autre époque s’accordent avec ce que j’ai essayé d’exprimer des années plus tard m’a paru d’une grande force.

P.G : Telle l’influence de Francis Bacon sur votre collection femme pour l’automne-hiver 2009 ?
D.V.N : Oui. Je voulais que cette collection soit une transposition aussi fidèle que possible de l’emploi de la couleur chez Francis Bacon. Quand j’ai visité l’exposition qui lui était consacrée à Londres, j’ai été autant choqué qu’épouvanté, c’était presque difficile à assimiler. Tout le monde a qualifié cet ensemble de ses œuvres d’intense, et je ne saurais mieux dire. (…) C’est une des expériences les plus profondes que j’aie jamais vécues. (…) J’ai été immédiatement sidéré par son sens de la couleur, par l’énergie de sa pâte et par le fait qu’elle comprend des teintes et des nuances que l’on n’utilise pas dans l’habillement. J’ai eu envie de voir ce que donneraient ces teintes légèrement hors normes sur des vêtements et d’examiner si sa façon de traiter la représentation par le fragment et la déformation des corps et des visages pourrait être appliquée à la formation et à la reconstitution de motifs à fleurs sur des tissus à porter sur soi. (…) Le résultat final devait susciter une émotion : il fallait l’aimer ou le détester, selon que vous le trouviez beau ou laid, ou les deux à la fois. Il fallait que les vêtements soient portables et séduisent. Je me réjouis énormément de ce que le visiteur de l’exposition puisse, je l’espère, saisir les répercussions de la forte impression que cette merveilleuse exposition et l’œuvre de Bacon ont eues sur moi. (…)

P.G : La mode est-elle pour vous une forme d’art ?
D.V.N : À cela je n’ai pas de réponse qui tienne en quelques mots, c’est peut-être la question du siècle pour notre profession et une question sur laquelle, je l’espère, nous posons dans cette exposition quelques jalons. Qu’est-ce que l’art après tout ? Est-ce seulement l’expression d’une émotion, d’une vision et d’un savoir-faire ? (…) Je crois que lorsque l’on regarde de près un manteau de Cristóbal Balenciaga ou le tailleur Bar de Christian Dior, comme j’ai eu l’occasion de le faire pour préparer l’exposition, on peut dire que ce sont des œuvres d’art. Pour beaucoup, la mode est un art appliqué, mais pour d’autres c’est une forme d’art. (…) Ce qui importe est la vérité et la puissance de l’émotion à laquelle on est sensible et la façon dont on la transpose dans notre vie et dans notre production créatrice – alors on y est !

P.G : Le processus de création met en jeu tellement d’influences et de sujets d’inspiration qui se répondent et se contrarient. Comment savez-vous à quel moment vous faire confiance ?
D.V.N : J’hésite souvent et c’est pourquoi il est primordial pour moi d’être entouré d’une équipe passionnée et pleine de talent. Je perçois mon équipe plutôt comme ma famille(…) Pour être créatif 365 jours par an, avec pour points culminants quatre collections et les défilés, il faut pouvoir compter sur beaucoup d’aide, d’apport et d’encouragement. Il est indispensable pour nous d’enrichir constamment nos influences, de visiter des expositions, de lire des magazines, de discuter, de surfer sur la toile et de créer un flot constant d’informations et de stimulations autour de nous. Toutes ces émotions et tout ce matériau vont nourrir notre créativité, que nous pourrons alors utiliser pour nous surprendre nous-mêmes et surprendre aussi les autres ensuite, en relevant le défi de leurs attentes et des nôtres.

P.G : Quelles sont vos priorités aujourd’hui, pour vous-même et votre entreprise ?
D.V.N : Je n’ai jamais eu l’intention de créer une entreprise vraiment importante avec un magasin dans chaque grande ville. J’ai une responsabilité vis-à-vis des personnes avec qui je travaille. Nous travaillons notamment avec des gens en Inde qui réalisent les broderies, avec des calandeurs et des tisserands en Italie et en France qui s’engagent fortement pour moi à chaque saison et je me sens également responsable vis-à-vis d’eux. Je ne peux pas soudainement décider que nous n’emploierons aucune broderie pour la saison. Nous faisons en sorte qu’à chaque saison nous ayons suffisamment de pièces de broderie à vendre pour assurer le travail des quelque deux ou trois mille personnes concernées en Inde. C’est aussi vrai pour les fournisseurs de tissus, pour les fabricants et l’équipe d’ici. Ce n’est pas une petite entreprise, après tout, eu égard à toutes ces responsabilités envers tant de monde, mais je ne suis pas non plus un homme d’affaires qui ne se préoccupe que de chiffres.

P.G : Comment expliquez-vous que beaucoup de créateurs de mode soient inspirés par les mêmes choses, même sans se concerter ? (rires)
D.V.N : En fait, c’est un autre thème de l’exposition. Souvent, les influences surviennent par vagues parce que nous observons et nous expérimentons les mêmes choses, plus ou moins en même temps. Une exposition en un endroit quelconque – dans mon cas celle sur Francis Bacon à Londres – en est un parfait exemple. La mode est une réaction au monde tel qu’il nous entoure et nous interpelle. En tant que créateurs, nous y réagissons de manière subjective et nous espérons que notre travail va parler aux autres, en prévoyant en quelque sorte ce qu’ils vont vouloir porter à partir de la saison prochaine et pour longtemps. (…)

P.G : Que souhaitez-vous que les gens retiennent en parcourant l’exposition ?
D.V.N : La première chose est que l’on ressente combien la mode peut être belle et qu’elle n’est pas uniquement une affaire de vêtements chers et bien faits. La mode est extrêmement riche, c’est une activité extraordinaire parce que l’on peut se nourrir sur le plan créatif auprès de multiples sources d’inspiration, exactement comme un colibri se nourrit d’une multitude de fleurs. J’aime mon métier de créateur de mode, c’est cet amour de la mode que je souhaite transmettre et que je voudrais que les gens ressentent. J’ai envie de partager mon amour des étoffes, des savoir-faire de ceux qui travaillent dans l’ombre à leur création, aux impressions, au tissage, de ceux qui brodent, qui composent des patchworks, montent des épaules, taillent des biais et élaborent des motifs. Pouvoir bénéficier, aujourd’hui au XXIe siècle, de ces savoir-faire splendides est fantastique.

2 COMMENTAIRES (PAR LES INTERNAUTES)

  • Dries Van Noten - Francis Bacon 15 mars 19:38, par Martine Kuhn

    Merci de corriger la faute : « afin que le visiteur puisse... » (et non puissent)

  • INDÉMODABLE ! 11 mars 14:02, par zotte

    Je porte les « habits » de DVN depuis son arrivée à Paris et c’est un bonheur qui dure ; Le temps ne les marque pas, ils sont toujours confortables, mariables entre eux et faciles à porter dans toutes occasions Un manteau par ci, un pull par là, et puis une blouse, etc J’ai été attirée, comme beaucoup, par le côté ethnique et les broderies, l’audace des couleurs, Mais ce que j’apprécie avant tout est la liberté créative de DVN, sa perméabilité affichée aux influences et sa simplicité dans un style qui ne cherche pas à « faire couture » ou « mode » et qui reflète notre époque ici, où les vieux critères de la mode ou la référence à l’argent sont devenus vulgaires ; Bravo Dries

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