« Jean Dubuffet aux Arts Décoratifs » par Olivier Gabet

« ‟Drôle d’endroit pour une rencontre” pourrait être le sentiment premier de qui méconnaît l’histoire du musée et du lien singulier qui l’unit avec Jean Dubuffet depuis la fin des années 1950. Jusqu’à la création du Centre national d’art et de culture Georges-Pompidou, et à l’exception de l’effervescence que suscite dès les années 1960 l’ARC dirigée par Pierre Gaudibert et Suzanne Pagé au cœur du musée d’Art moderne de la Ville de Paris, le musée des Arts décoratifs est un lieu majeur de la scène moderne et contemporaine française, sous l’impulsion de son directeur François Mathey, personnalité aimant à jouer des « équivoques » et des chemins de traverse. Renouant avec une tradition d’expositions pionnières organisées depuis le début du XXe siècle au pavillon de Marsan sous l’égide de l’Union centrale des arts décoratifs, des premières expositions d’art islamique ou africain à la place accordée aux avant-gardes européennes, Mathey culbute les catégories de l’art, s’interroge sur les formes artistiques, s’affranchit des hiérarchies, créant ici cet espace de liberté et d’expérience sensible qu’est tout musée. Sans trop négliger la perspective historique de l’Union centrale des arts décoratifs, on voit alors rue de Rivoli quelques expositions mémorables consacrées à Fernand Léger, aux gouaches découpées d’Henri Matisse, à la collection du Guggenheim. Mathey s’enthousiasme pour nombre d’artistes contemporains qui souvent trouvent dans ces murs la liberté d’imaginer leurs premières rétrospectives : c’est le cas de Jean Dubuffet. L’amitié qui lie ce dernier à Mathey – tous deux partagent une certaine vision de l’art et de sa place repensée – est constante, et c’est Mathey qui lui offre en 1960 au musée des Arts décoratifs sa première rétrospective en France, dans une institution un peu en marge de ce que Dubuffet appelle le ‟clergé culturel de l’État” et de cette Asphyxiante culture qu’il ne cesse d’étriller avec jubilation. En 1967, Dubuffet tient à témoigner une forme de reconnaissance et de complicité à l’égard d’un musée dont il se plaît à rappeler qu’il est « le seul en France à montrer au public depuis bon nombre d’années les productions de l’art contemporain le plus vivant”. Il lui fait don d’un ensemble de ses œuvres d’une rare cohérence historique, choisies par ses soins et non selon l’aléatoire de la constitution des collections muséales, les Dubuffet de Dubuffet, 21 tableaux, 7 sculptures et 132 dessins, la traversée d’une vie, des portraits de Marcel Jouhandeau et de Jean Paulhan aux ‟Texturologies” ou à ce magnifique Jardin nacré de 1955, ailes de papillons parsemées. Dubuffet dira qu’il lui semblait légitime de ‟remettre [s]es ouvrages entre les mains de ceux qui leur portent estime”.

C’est au regard de ce long compagnonnage entre Jean Dubuffet et le musée des Arts décoratifs qu’il a paru légitime de présenter en cet automne 2013 Coucou Bazar, l’œuvre autant que ses coulisses, décors et costumes, photographies et archives, redécouvrant l’archéologie même d’un travail que Dubuffet voulut total. Sur les vues des ateliers à la Cartoucherie de Vincennes, on devine dans son regard la concentration et l’exigence qui furent les siennes pour mener à bien ce projet inédit. Fidèle à cet esprit premier, cette exposition, d’une durée plus ramassée afin de préserver l’aspect spectaculaire de Coucou Bazar, est un véritable pari pour un musée comme le nôtre, réaffirmant le vivant et la performance dans un espace muséal qui n’en a guère plus l’habitude. Elle a été voulue par Béatrice Salmon, directrice des musées jusqu’à l’été 2013, en collaboration avec la Fondation Dubuffet présidée par François Gibault et dirigée par Sophie Webel qui ont choisi d’en confier le commissariat à Sophie Duplaix, conservatrice en chef des collections contemporaines au Musée national d’art moderne, Centre Pompidou, Paris . »

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