Yoichi Ohira

Un parcours artistique exemplaire, par Attilia Dorigaton extrait du catalogue « Verre à Venise »

« (…) Ohira se familiarisa avec l’univers du verre de Murano en travaillant avec la Fucina degli Angeli, la verrerie d’Egidio Costantini, et en créant une collection de pièces en verre fin intitulée Venezia e l’Oriente (« Venise et l’Orient ») pour la Vetreria De Majo. Il décida ensuite de devenir un artiste indépendant, de ne travailler sous contrat pour aucune des verreries de l’île, de ne réaliser que des pièces uniques, et ce, en collaboration avec les meilleurs maîtres verriers, c’est-à-dire avec des ateliers triés sur le volet.(…)

L’insertion d’éléments transparents dans des surfaces opacifiées - par le truchement de fenêtres ouvrant sur un fini mat - confère à ces œuvres de vibrants effets lumineux tandis que l’introduction de poudres de verre aux couleurs contrastées, disposées de manière à accentuer les lignes de suture des baguettes de verre, contribue à mettre en lumière la composition formelle mais crée aussi un motif abstrait rythmé par une sorte de ponctuation.(…)

Dans les pièces de la collection Opacità e trasparenze (« Opacité et transparences », 1998-1999), l’opacité et la transparence, auxquelles il est fait référence dans le titre, alternent et semblent engager un dialogue continu et harmonieux. Ces pièces, de plus grandes dimensions que celles des collections précédentes, sont presque complètement closes : se suffisant à elles-mêmes, elles ne présentent qu’une ouverture très étroite, située à l’extrémité du col.(…) On est loin de la géométrie et de la symétrie caractéristiques de l’œuvre de l’artiste un an plus tôt.(…)

Tirant parti du savoir-faire acquis - qui demeure le fondement de tout son œuvre -, il mit à profit ce temps de réflexion pour prêter surtout attention à la forme des objets, ce qui déboucha finalement sur les formes simples, nettes et réduites à l’essentiel des séries Silenzio (« Silence ») et Metamorfosi (« Métamorphose ») aux motifs ornementaux et aux couleurs judicieusement minimisés.

L’arrivée de Giacomo Barbini à la verrerie d’art Anfora offrit à l’artiste de nouvelles possibilités d’expérimentation.

Le talent et la sensibilité de graveur et sculpteur de Barbini sont connus à Murano. Les créations d’Ohira, qui dénotaient jusqu’alors un usage limité du battuto [1] et l’habituel recours à une légère gravure à la roue [2], commencèrent à présenter de profonds sillons et de vives arêtes convenant particulièrement bien à une surface compacte et solide comme celle caractéristique des pièces de la série Gioco del Fuoco (« Jeu du feu »), dans lesquelles les baguettes de verre jaune opale prennent, sous l’effet de la chaleur, les multiples nuances de l’agate avant d’être pleinement mises en valeur par une utilisation magistrale de la gravure à la roue.(…)

Ces œuvres se caractérisent souvent par l’inclusion d’un thème très cher à Ohira, à savoir celui de la « fenêtre », dont le verre transparent est utilisé pour instaurer un rapport extrêmement fascinant entre transparence et opacité, entre extérieur et intérieur, un intérieur où apparaît dès lors tantôt un motif abstrait, tantôt un arbre, une rue ou un coucher de soleil vénitien.(…)

En 2006, Ohira tourna son attention vers le cristal incolore. La nouvelle collection d’Ohira Cristallo [3] Sommerso [4] est emblématique des années que l’artiste passa à étudier à l’Accademia di Belle Arti à Venise, sa ville d’adoption. Cette série se caractérise par des formes compactes et cohérentes.(…)

C’est précisément en raison de cette proximité avec le verre qu’Ohira exprime sa profonde gratitude à tous ceux qui contribuent à la réalisation de ses œuvres : Renzo Ferro, responsable de la composition du verre ; Andrea Zilio, qui a succédé à Livio Serena, maître souffleur ; et Giacomo Barbini, maître sculpteur et graveur. Trois hommes qui, avec lui-même, forment ce qu’il appelle affectueusement « Le Quatuor de Murano ». »

Extraits de l’entretien avec Rosa Barovier Mentasti

« YO : Vers l’âge de vingt ans, (…) j’ai lu un roman d’Hiroyuki Itsuki, l’un des plus célèbres romanciers japonais. Ce roman raconte une histoire d’amour entre une galeriste exposant des pièces en verre finlandaises et un verrier japonais. Dans ce livre, l’auteur décrit avec un lyrisme extraordinaire la beauté du verre finlandais et la fascination qu’il exerce sur lui. Une phrase, en particulier, m’a profondément marqué : « En observant ces objets en verre silencieux, exposés dans une petite vitrine, j’avais l’impression d’entendre de la musique sans son ». Je me suis alors immédiatement dit : « Voilà ! C’est exactement ça que je recherchais ! »(…)

RBM : On a toujours dit que vos œuvres ont deux âmes – l’une asiatique et l’autre vénitienne – qui, bien que distinctes, se fondent parfaitement l’une dans l’autre. Comment parvenez-vous à concilier ces deux univers ?

YO : J’aime la culture japonaise. C’est mon ADN. Mais j’admire et j’aime aussi Venise et sa culture. Au fil des années, j’ai découvert une extraordinaire affinité entre ces deux cultures très différentes.(…)

De 1987 à 1990, j’eus l’occasion de dessiner une collection en verre soufflé pour un verrier de Murano. Toutes les pièces de la collection allaient être réalisées dans un verre fin et en utilisant les techniques les plus traditionnelles employées à Murano. J’essayai d’aborder cette tâche colossale avec la plus grande sensibilité possible.

Cette commande m’offrait l’occasion de réaliser le rêve de ma vie, à savoir celui d’une fusion entre les deux sensibilités culturelles, entre les deux traditions, vénitienne et japonaise, au travers de ma créativité et de mes œuvres d’art en verre.

(…) Mes œuvres comportent souvent des éléments empruntés à la nature, des fleuves ou des lacs, des paysages de la lagune, des clairs de lune, des fleurs, etc. En un sens, tous ces éléments me renvoient à la poésie « de l’air et de la transparence », que mon imagination transpose ensuite dans le domaine du verre. Mes idées ne découlent jamais d’un concept abstrait. Elles ont en revanche souvent pour origine des émotions personnelles suscitées par une forme de poésie.(…) Je continue ainsi à rêver de produire mon verre vénitien comme si c’était « de la musique sans son ». Et j’aimerais souligner que, lorsque je crée mes œuvres, j’essaie d’être aussi authentique que possible et de ne me laisser influencer que marginalement par les courants actuels et les orientations de l’art contemporain.(…)

RBM : Vous avez récemment commencé, contre toute attente, à travailler avec du verre plus épais, souvent totalement incolore, et à produire des pièces très sculpturales.

YO : En février 2006, j’ai décidé de faire de nouvelles expériences en utilisant exclusivement du verre transparent.(…) Je voulais rendre hommage à Kagami, qui m’avait donné l’occasion de découvrir la fabrication du verre à travers celle de vases en cristal. Je créai donc une série de vases fabriquée avec l’aide d’un excellent maestro, Andrea Zilio, dans un cristal très pur, se caractérisant souvent par une légère teinte bleutée, violette ou ambrée donnée au verre par Renzo Ferro, le propriétaire de la verrerie d’art Anfora.(…) C’est ainsi que fut créée la collection Cristallo sommerso, une série de vases massifs soufflés dans des moules, chacun étant doté d’une panse en verre épais, d’un petit col et d’une ouverture bordée d’un mince fil de verre brun dans un style typiquement muranais. On se croirait en présence d’une bouteille en cristal soufflé, légère comme l’air et encastrée dans une masse de cristal. J’aimerais souligner que les finitions exécutées à la roue diamantée par le maître graveur Giacomo Barbini sont déterminantes dans cette nouvelle collection.

(…) L’art du verre est depuis toujours perçu comme un « artisanat » ou un « art appliqué ». En Italie, il est considéré comme un art mineur par opposition aux « beaux-arts ». J’insiste parce que je pense qu’il est important que l’art du verre reconnaisse ses limites et demeure un « art appliqué » s’il veut conserver son authenticité et son indépendance ainsi que sa noblesse et sa dignité. Bien que le verre soit un matériau fabriqué par l’homme, c’est le feu qui le fait naître et c’est le feu qui permet de donner une nouvelle vie à des pièces en les transformant. (…) La quintessence du verre réside dans sa « beauté tactile ». »

[1] Battuto  : équivalent du français « martelé », utilisé par analogie avec l’aspect - mais non la technologie - du fer martelé, à savoir des facettes plus ou moins polygonales et régulières.

[2] « La gravure à la roue » consiste à user mécaniquement le verre à l’aide de disques métalliques tournants et associés à des abrasifs. La dimension, le profil, la matière et la dureté des roues varient suivant les effets recherchés.

[3] Cristallo : terme utilisé à Venise depuis le XVe siècle (en référence à la transparence et à la préciosité du cristal de roche, qui est une cristallisation naturelle de la silice) pour designer le verre le plus pur et transparent.

[4] Sommerso : qu’on peut traduire par « submergé », correspond à des objets formés de plusieurs couches transparentes et translucides, dont les strates sont visibles dans l’épaisseur du verre. Cette technique est généralement liée aux verreries massives, qui se diffusent à partir des inventions de Maurice Marinot dans les années 1920.

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