Extraits des écrits de Jean Dubuffet sur « Coucou Bazar »

Note I - Note sur le spectacle envisagé à partir des Praticables

 [1]

Il paraît souhaitable de maintenir au spectacle envisagé son caractère particulier qui est d’être l’ouvrage d’un peintre et non pas d’un dramaturge ni d’un chorégraphe. Il doit apparaître non comme une production proprement théâtrale mais comme une peinture – ou un ensemble de peintures – dont certains éléments sont (discrètement ou modérément) animés d’un peu de mobilité. L’effet visé est de porter par-là l’esprit du spectateur à regarder tous les éléments de l’ensemble des peintures (et non pas seulement ceux qui bougent effectivement) comme susceptibles de mobilité. Il s’agit de les douer par là d’un semblant de vie, ou du moins d’intensifier leur pouvoir d’évoquer un monde de figures incertaines et instables, en perpétuelle instance de combinaisons transitoires et de transformations.

Cet effet sera obtenu à la faveur d’une continuité, d’une indistinction entre les découpes fixes et les personnages costumés animés par les acteurs l’effet visé sera manqué. Il ne faut pas que le spectateur ait l’impression – comme usuellement au théâtre – de scènes animées se déroulant devant des décors immobiles, mais il faut qu’il se trouve face à un ensemble qui est lui-même vivant en toutes ses parties, et dans toutes les parties duquel apparaissent à tout instant des virtualités de figures.

Je crois que l’effet sera d’autant plus fort qu’on donnera plus à ressentir que le spectacle présenté n’appartient pas au registre du théâtre mais à celui de la peinture. Il sera donc bon d’accentuer ce statut spécifique insolite du spectacle et pour cela de s’abstenir de tout ce qui pourrait introduire dans la pensée du spectateur une confusion avec un spectacle proprement théâtral ou chorégraphique. Les recours habituels du théâtre seront donc écartés. Tout sera mis en œuvre pour éviter que le spectateur assimile le spectacle proposé à un spectacle proprement théâtral. (…) A cette trame animiste et pananimiste du spectacle correspondra une animation scénique et musicale qui aura un caractère de foisonnement dépourvu d’aucun axe ni centre.

L’animation scénique et la musique devront être exemptes de toute organisation suggérant des notions de commencement, de développement logique et de fin ; elles devront au contraire donner l’impression d’une tranche arbitrairement prélevée dans un tissu ininterrompu. Elles devront être inorganisées, incohérentes. La musique sera discordante, cacophonique. Les alternances de bruits véhéments et de plages douces ne seront pas organisées dans la forme balancée attendue ; les règles généralement observées dans ce sens ne seront pas prises en considération ; les développements de la musique et des bruits ou voix se présenteront en désordre et sans considération de la bonne aise de l’auditeur mais plutôt de manière à constamment empêcher et perturber celle-ci.

Il serait souhaitable que la musique ait le même caractère labyrinthique et enchevêtré qu’ont les peintures, le même caractère de lignes innombrables poursuivant chacune leur chemin sans prendre égard aux autres, comme un contrepoint aberrant sans nuancements ni modulations.

La mise en scène présentera pareillement une multiplicité de menus événements étrangers les uns aux autres et simultanés, en façon de crépitement et foisonnement, dépourvus de lien entre eux et sans ordre sensible.

Note IV - Note concernant la chorégraphie de Coucou Bazar

 [2]

Les acteurs costumés devront faire en sorte qu’ils se distinguent le moins possible des personnages figurés par les découpes peintes parmi lesquels ils évoluent. Ces personnages découpés sont tous figurés vus de face. Les acteurs de même devront faire face au public à peu près constamment.

S’ils se tournent un peu à certains courts moments, de manière à apparaître non plus tout à fait de face mais en très légère oblique, ce devra être pour obtenir un effet exceptionnel bien délibéré et programmé à l’avance. Les effets de cette sorte devront être ménagés et rares.

Les mouvements et déplacements des acteurs devront tenir compte constamment du caractère particulier du spectacle qui est celui d’un vaste tableau dans lequel les personnages figurés changent progressivement de place (avec lenteur) par rapport aux fonds devant lesquels ils apparaissent, et auxquels ils doivent cependant rester liés et, en quelque sorte, appartenir. Il s’agit d’un spectacle essentiellement visuel. (…)

Les acteurs devront se comporter de manière à ne donner qu’à peine l’impression qu’ils sont vivants. Les lentes mobilisations imprimées aux découpes par les manipulateurs et par les mécanismes électriques, aussi bien que les mouvements mesurés et lents (et anormaux) des acteurs, devront se ressembler afin de provoquer dans l’esprit du public un trouble à propos de ce qui, dans le spectacle, est vivant ou ne l’est pas.

Il s’agit en fait, d’inspirer au spectateur, le sentiment que tous les éléments donnés en spectacle sont vivants, ou, plus exactement, le sont en potentiel. (…)

Un tableau animé

 [3]

Sans doute fera-t-on le reproche à mon spectacle de se situer hors catégories. Il est bien sûr que son statut est ambigu et qu’on peut se demander s’il s’adresse aux amateurs de théâtre ou aux amateurs de peinture. Il a pour auteur un peintre, et non un dramaturge ni un chorégraphe ; la peinture est sa seule source ; il est comme un développement de la peinture, une animation de celle-ci. Il est comme un tableau qui cesserait d’être seulement une image à regarder, mais qui prendrait réelle existence et vous accueillerait en son dedans. (…)

Revenons maintenant aux catégories. Je ne crois pas qu’il faille imputer à mal au Coucou Bazar de ne pouvoir bien le classer dans celle de la peinture ni dans celle du théâtre – à supposer qu’on ne retienne pas ma suggestion de le considérer comme un traité de philosophie. Car les catégories sont une chose néfaste. Les catégories tendent à fixer toutes les productions dans une forme une fois pour toutes établie. (…) Peut-être pourrait-on par exemple maintenant essayer des spectacles qui seraient moins véristes que ceux en usage, qui seraient plus transposés et surtout plus mentaux. Qui dit vériste dit confirmant l’image journalière conventionnelle et misérable que nous nous faisons du monde. Essayons au contraire de nous en délivrer ! Cette image est fausse ! Rejetons nos œillères ! Essayons de prendre une idée plus vraie – plus vraisemblable au moins – de ce qui nous entoure !

[1] Texte daté du 13 juillet 1972, publié dans le Catalogue des travaux de Jean Dubuffet élaboré par Max Loreau, fascicule XXVII, Coucou Bazar, Lausanne, Weber, 1976, p. 211. Repris dans Jean Dubuffet, Prospectus et tous écrits suivants, Paris, Gallimard, 1995, Tome III, p.383.

[2] Texte daté du 27 février 1973, publié dans le Catalogue des travaux de Jean Dubuffet élaboré par Max Loreau, fascicule XXVII, Coucou bazar, Lausanne, Weber, 1976, p. 214. Repris dans Jean Dubuffet, Prospectus et tous écrits suivants, Paris, Gallimard, 1995, Tome III, p.386.

[3] Extrait du programme de Coucou Bazar, Grand Palais, 5 novembre – 1er décembre 1973, publié dans le Catalogue des travaux de Jean Dubuffet élaboré par Max Loreau, fascicule XXVII, Coucou Bazar, Lausanne, Weber, 1976, p. 217. Repris dans Jean Dubuffet, Prospectus et tous écrits suivants, Paris, Gallimard, 1995, Tome III, p.390.

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