« Coucou Bazar, pièce de théâtre ? » par Sophie Duplaix

Ce texte est extrait du catalogue de l’exposition.

Dans les archives de la Fondation Dubuffet, rue de Sèvres à Paris, (…) on trouve une chemise usée par le temps, le bleu du papier virant au jaune, sur laquelle est inscrit :
« Coucou Bazar : pièce de théâtre »
La mention « pièce de théâtre » a été biffée. Par l’artiste ?
Nul ne saurait l’affirmer. On reste pourtant en arrêt devant ce signe révélateur de l’esprit d’un projet pour lequel Dubuffet oscilla sans cesse entre différents genres, annonçant un spectacle d’une conception inédite, mais peinant à s’écarter de la forme et du vocabulaire en usage dans le théâtre ou la danse.

Ce n’est pas la moindre des contradictions de Dubuffet que de maintenir ces deux caps, celui, d’une part, de la création d’une œuvre inclassable et, d’autre part, de la nécessité de l’inscrire, pour la faire exister, dans des catégories établies. Mais qu’est-ce au juste que ce Coucou Bazar qui occupa l’artiste des années durant ? Dubuffet imagine, pour désigner cette entreprise, le concept de « tableau animé ». De fait, c’est de la peinture que naît Coucou Bazar, lorsqu’en 1971, en plein cycle de L’Hourloupe et avec son langage cellulaire, émergent des découpes destinées au statut de tableau puis très vite montées sur pieds à roulettes et appelées Praticables. Dans le même temps surgissent des Costumes de théâtre, dont les éléments constitutifs (masques, bottes, gants, robes…) seront agencés par tâtonnement lors d’essais sur des mannequins ou acteurs occasionnels pour former tout un peuple d’êtres aux noms à la fois grotesques et énigmatiques : Nini la Minaude, La Simulatrice, L’Intervenant, Le Grand Malotru… Un immense local situé à la Cartoucherie de Vincennes servira à la confection des éléments de Coucou Bazar et aux premières répétitions du spectacle, que Dubuffet présente en 1973 dans le cadre d’une exposition rétrospective de ses travaux, au Guggenheim Museum de New York, puis au Grand Palais à Paris [1] (…)

Qu’ils aient été pleinement assumés par Dubuffet dans la réalisation de son spectacle ou qu’ils soient restés à l’état de purs énoncés théoriques, les grands principes directeurs de Coucou Bazar ne sont pas sans rappeler les fondements du Nouveau Théâtre des années 1950 et les expériences qui s’en suivirent. Dubuffet revendique une action sans début ni fin, qui s’étale dans la durée avec la plus grande économie de gestes, de mouvements, laissant la place au micro-événement. L’importance accordée à la mise en scène (lumière, musique, costumes, masques, expression corporelle) rend caduc le dialogue et favorise l’hybridation des genres : théâtre populaire, théâtre oriental, danse… Lorsque Coucou Bazar prend forme, au tout début des années 1970, Dubuffet ne peut méconnaître la trajectoire du renouveau théâtral depuis Samuel Beckett et Eugène Ionesco jusqu’aux modèles réhabilités de Bertholt Brecht et d’Antonin Artaud, le second devenant, autour de mai 1968, une référence génératrice d’une explosion de recherches dans la lignée du Théâtre-Laboratoire de Jerzy Grotowski ou du fameux Living Theatre de Julian Beck et Judith Malina, lui-même nourri de happening. Dubuffet pouvait-il encore méconnaître l’Orlando furioso (1970) de Luca Ronconi, ce Ronconi auquel un critique le compare dans un article de 1973 sur la version du Grand Palais de Coucou Bazar : « Moins poétique que le Regard du sourd de Robert Wilson, plus difficile à suivre que le Roland furieux de Luca Ronconi, Coucou Bazar appartient néanmoins à ce type de spectacle qui étonne, qui tranche et qui choque [2] ». C’est enfin une proximité géographique incontournable avec le Théâtre du soleil qui peut laisser penser que les expériences totalement novatrices d’Ariane Mnouchkine, qui donne, entre 1970 et 1975, trois de ses spectacles les plus marquants, 1789, 1793, et L’Âge d’or, n’ont pas pu échapper à Dubuffet. (…)

Dubuffet déclare néanmoins inventer un spectacle d’un genre nouveau et secouer la torpeur dans laquelle se tiennent les productions des autres catégories en usage : « Le théâtre et la danse semblent […] appeler un changement de cap. Ce n’est pas qu’un cap soit forcément meilleur qu’un autre, mais il fait bon, de temps en temps, renverser la vapeur. Peut-être pourrait-on par exemple maintenant essayer des spectacles qui seraient moins véristes […], qui seraient plus transposés et surtout plus mentaux [3]. » L’attitude de Dubuffet n’est pas surprenante. Ce rejet, cette « amnésie » qui frappe l’artiste dès lors qu’il s’agit d’un pan de la création susceptible d’empiéter sur ses propres recherches, relève chez Dubuffet de la pure stratégie. (…) À supposer que Dubuffet se soit tenu totalement à l’écart des productions théâtrales de ses contemporains, les écrits d’Artaud, en revanche, qui fut l’une des figures de référence majeure du renouveau théâtral de la seconde moitié du XXe siècle, lui sont tout à fait familiers. (…)

Le langage unificateur de L’Hourloupe semble bien répondre à la « Parole d’avant les mots » [4] du théâtre d’Artaud et sa mise en mouvement à cette « sorte de Physique première » [5] du théâtre balinais. En outre, la dualité abstrait/concret que cherche à résoudre Coucou Bazar – chaque élément, parfaitement « individué » étant, par des mouvements quasi imperceptibles, voué à se fondre dans le tout – fait encore écho de façon étonnante à la pensée d’Artaud : « […] ce côté révélateur de la matière […] semble tout à coup s’éparpiller en signes pour nous apprendre l’identité métaphysique du concret et de l’abstrait et nous l’apprendre en des gestes faits pour durer. »6 L’originalité de Coucou Bazar résiderait alors dans sa formidable capacité d’absorption de références culturelles issues non seulement de la peinture et de la littérature mais aussi du monde contemporain. L’imaginaire de Dubuffet, comme celui de toute une génération, a sans doute été frappé par un événement sans précédent : celui des premiers pas sur la lune. Il n’est pas anodin que les acteurs costumés de Coucou Bazar ressemblent, dans leurs étranges déplacements, à ces cosmonautes entravés par leur combinaison, découvrant l’apesanteur. Ce territoire lunaire, où tout est à son commencement, ne pouvait que fasciner Dubuffet.

[1] Une troisième version du spectacle sera donnée en 1978 à Turin.

[2] Article des classeurs de presse établis par Dubuffet et conservés à la Fondation Dubuffet, p. 290, sous la mention « Dépêche aire toulonnaise 83100 Toulon, 7 novembre 1973 ».

[3] Jean Dubuffet, « un tableau animé », dans Catalogue des travaux, op. cit., p. 217.

[4] Antonin Artaud, Le Théâtre et son double, op. cit., p. 91.

[5] Ibid., p. 92.

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