Introduction

Par Véronique Belloir et Anne Forray-Carlier

Ce texte est extrait du catalogue d’« Animal ».

Précédant l’homme d’une journée dans l’ordre de la Création, selon la Genèse, l’animal se voit immédiatement placé sous la domination humaine qui, pendant plusieurs millénaires, entretient une lutte sans merci pour le partage de la planète. L’homme combat alors certains animaux en vue de leur extermination tout comme il sait tirer parti de quelques autres en les assujettissant. Mais le rapport entre l’homme et l’animal ne peut être circonscrit à une simple relation de maître à sujet. Faite de rapports complexes entre vivants, cette relation où l’émotionnel tient une place importante oscille entre peur, fascination, vénération et attachement. L’animal hante l’histoire humaine et fait partie intégrante de son évolution. Si la pratique de l’art marque la rupture de l’homme avec son animalité, l’animal reste un des motifs centraux de cette forme d’expression. La récurrence des figures animalières, depuis les peintures du Paléolithique jusqu’aux créations contemporaines, témoigne de cette présence continue, toujours porteuse de sens. Nous aurions pu laisser les animaux au loin, à distance ; ils sont pourtant entrés dans nos villes et villages ; domestiqués, ils y ont joué un rôle considérable et occupent aujourd’hui encore une place de choix jusque dans nos intérieurs.

Philosophes, biologistes, anthropologues, éthologues…, tous se sont confrontés à cette question de l’animalité sans pour autant en fixer définitivement les frontières. Elle reste en constant devenir et, aujourd’hui plus que jamais, au centre de nos interrogations. Les mythes et légendes se sont fait l’écho de ce questionnement. Personnages hybrides, mi-hommes, mi-animaux, nés des amours contre nature des dieux grecs, tel le Minotaure, transformation d’humain en animal par ces mêmes dieux, créatures composites tels le Sphinx ou la Chimère, tous font partie de notre inconscient collectif. Dans le même esprit, les fables et contes modernes, d’Ésope à La Fontaine, des frères Grimm à Jean Cocteau, nous offrent des animaux édifiants, du « corbeau sur un arbre perché » à La Belle et la Bête en passant par ce prince charmant à jamais enfermé dans un corps de crapaud. Tous ces personnages créés pour mieux comprendre l’âme humaine et faire face à la peur de l’inconnu nous servent d’exutoires et permettent l’extériorisation d’instincts contenus ou refoulés.

Au-delà des monstres, les représentations naturalistes de l’animal suivent l’évolution des connaissances et des courants de pensée.

En Europe, l’Église joue un rôle majeur dans la place symbolique accordée à certains animaux : écartant certains de peur qu’un culte ne leur soit dédié, imposant un rôle négatif à d’autres tel le singe, considéré comme une créature licencieuse, voire lubrique, associée au démon et qui doit attendre les xviie et xviiie siècles pour rentrer en grâce et devenir un amuseur truculent.

Chaque époque a son animal fétiche, lié à une découverte ou à un événement marquant. À la fin du XVIIIe siècle, la parution de l’Histoire naturelle des oiseaux de Buffon offre à la céramique un registre presque inépuisable, et l’arrivée de la girafe offerte au roi Charles X par le pacha d’Égypte trouve sa place sur des toiles de Jouy. Après 1860, le japonisme apporte le répertoire animalier propre au pays qui l’inspire alors que l’exotisme des années 1920 ouvre la porte à une ménagerie importée de pays lointains…

La façon de représenter ce bestiaire improbable varie aussi en fonction de notre rapport à la nature, offrant une vision tempérée et aimable ou révélant puissance, bestialité, et même sensualité. Figurant sous diverses productions – sculptures, bibelots, décors ou motifs –, embellissant notre quotidien, ces créatures peuplent nos étagères, nichent sur nos cheminées, trônent sur une table basse ou donnent vie à nos murs.

Le design actuel revisite cette faune et s’empare des corps. Plus vrais que nature, des papillons s’envolent de nos rideaux, une autruche joue les lampes d’appoint, une vache perd la tête, y laisse sa peau et, sans un pli, devient canapé au salon. C’est aussi le grand retour du trophée : têtes de cerf ou d’élan en carton, en tissu ou en céramique nous rappellent la fragile condition de l’animal, la vulnérabilité du vivant face au prédateur qu’est l’homme.

Et que dire de ce qui se passe dans nos assiettes ? Pour certaines civilisations, manger l’animal totémique est un acte sacré, dans d’autres, cet acte est frappé d’interdit, mais dans toutes, on mange des animaux, et la viande représente une nourriture de choix. En Europe, les arts de la table ont toujours accordé une place à part aux animaux. Soupières, terrines ou plats annoncent le menu et usent avec élégance tout ou partie du gibier qui s’y trouve.

Autre domaine où l’animal occupe une place singulière, celui de l’enfance, moment privilégié pendant lequel nous éprouvons un sentiment de grande proximité avec les animaux. De cette complicité spontanée, de ces rapports marqués d’authenticité et de tendresse, sont nés des jouets ou des personnages ô combien présents dans la littérature enfantine, la bande dessinée et les dessins animés. Chacun de nous conserve le souvenir de l’un d’eux qui reste à jamais le compagnon fidèle de notre enfance. L’ours en peluche incarne au plus haut point ce sentiment d’attachement que peut provoquer l’animal en nous.

La publicité, en particulier, utilise ce lien. De nombreuses campagnes mettent en scène des animaux pour éveiller notre bienveillance par le rire et nous ramener à la nostalgie de l’enfance. D’autres, au contraire, se servent de la force du symbole profondément ancré en nous ou révèlent notre animalité. Dans notre société du tout-images, les écrans de télévision nous dévoilent la vie des animaux, ceux de nos ordinateurs nous offrent une faune virtuelle qui nous ferait presque prendre la proie pour l’ombre. Qui sait ce que l’avenir réserve à nos amies les bêtes, grâce auxquelles l’homme a pu définir son humanité ?

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