Cristiano Bianchin

Prendre le temps, par Jean-Luc Olivié, extrait du catalogue [« Verre à Venise »

« (…) La variété de ses propositions originales est très grande, cependant l’effet de cohérence domine et donne cette impression de calme et de quiétude qui baigne l’essentiel de l’œuvre.

Son usage savant et très contrôlé de la couleur participe de cet effet apaisant. Avec cette matière aux possibilités polychromes pourtant infinies, il privilégie plutôt la monochromie, de simples combinaisons binaires ou des demi-teintes. De plus, il unit souvent le verre au chanvre naturel, dont la couleur neutre, aux variations infimes, conforte cette impression de constance.

Le sauvetage d’une relique d’écolier, la besace tricotée et fabriquée avec la complicité maternelle en 1979, provoqua, avant la rencontre avec le verre en 1992, une des premières présences de textile dans son œuvre. Malgré son apparence pauvre, ce projet de 1987 se construit sur le modèle d’un reliquaire et donne déjà l’occasion d’intégrer un objet trouvé dans une oeuvre. Après cinq années d’expérience avec le verre soufflé - un choix technique qui implique pour lui programmation, coordination, délégation et travail en équipe -, Bianchin retrouve, grâce à l’association du verre avec le chanvre tressé, des moments de travail solitaire et des rythmes de temps maîtrisés.(…)

Le verre noir
Ses verres noirs sont opaques bien sûr, mais très rarement brillants. Ils sont presque toujours rendus mats ou subtilement satinés par le travail à froid, par l’usure des meules ou des bandes abrasives. Ses verres noirs ne sont pas des miroirs glacés et déformants, mais des matières dont la chaleur interne et la sensualité sont révélées.

Le verre noir, probablement parce qu’il s’oppose à l’idée de pureté et de virginité associée à la transparence du verre, n’échappe pas à une connotation érotique.(…)

Le verre noir reste une rareté dans l’histoire de la verrerie et son potentiel esthétique est peu exploité jusqu’à la fin du XXe siècle.(…)

Cet équilibre particulier entre la ligne stricte, d’une beauté parfois mathématique, et l’évocation organique, vivante, sensible, se retrouve régulièrement dans les verres de Bianchin.(…)

Le projet de Possagno et le beau catalogue qui fut produit rappellent que la démarche de Bianchin ne s’est jamais limitée à la production d’objets, mais consiste aussi à habiter l’espace et, selon sa formule, à « sculpter le temps ».(…)

Le verre noir, mat, est à mon sens le verre le plus tactile, le plus sensuel qui soit, et si avec la série intitulée Utensili Bianchin paraît encourager le toucher réel, pour les figures dénommées Crisaliforme comme pour ces nouvelles urnes noires, posées sur leur tripode gracile, le toucher semble un peu sacrilège ou tout au moins dangereux.

C’est l’œil qui doit prendre le relais et avec patience et lenteur caresser la surface. La frustration tactile excite et magnifie le regard et des zones de perception rarement mises à contribution semblent se réveiller.(…)

Les vases couverts
(…) La forme ovoïde et l’aspect monumental se manifestent dès les années 1990 avec la pièce intitulée Saturno. Cette urne inaugure la série des Raccoglitore di pensiero dont les nouvelles propositions sont au cœur de l’exposition actuelle.(…)

Leur titre générique situe leur place dans l’imaginaire de l’artiste : ils rassemblent, récoltent, protègent des pensées.(…)

Semences et chrysalides
Ces deux références à des formes organiques se situent à des moments très particuliers de la vie végétale ou animale. Ces étapes vitales correspondent à la fois à des concentrations d’énergie extraordinaires et à des ruptures dans le temps.(…)

La forme de ce cocon précieux, très ronde et pleine mais présentant un étranglement central caractéristique, est déjà présente dans la série des Nidi.

Avec ces Nidi, les premiers éléments de chanvre tricoté vinrent s’unir au verre soufflé.(…)

Quand une Crisaliforme de verre est entièrement recouverte d’un tricot serré, elle me rappelle, en faisant écho à cette mue de corps conçue par Bianchin en 2000, les linceuls de jade, cousus, qui habillaient les aristocrates chinois antiques en route pour l’éternité.

Paniers, jardins et « natures mortes »
L’exposition des Nidi en 1997 (à la galerie Marina Barovier à Venise) présente les premiers regroupements, installations spatiales, créations de natures mortes photographiées et photographiques (ou, à la manière anglo-saxonne, plus en accord avec le sentiment d’attente exprimé par l’artiste, « Still life / vie silencieuse »).(…)

Une autre relation avec des natures mortes s’impose lorsque certains groupes prennent le nom de Canestro, (« Paniers »), et m’évoquent les corbeilles de verres peintes par Sébastien Stoskopff à Strasbourg au XVIIe siècle. La délicatesse de ses corbeilles de vannerie fine renvoie au même travail patient, à cette humble dextérité, obsessionnelle et magique du tricot. »

Réflexions, par Cristiano Bianchin, extrait du catalogue [« Verre à Venise »

« (…) Ma conception de l’art vient en partie de constantes réflexions sur les images qu’offre ma ville au quotidien. Je dirais même que la dimension locale des objets quotidiens a eu une profonde influence sur ma vie tout entière et sur le sens qu’elle a pris.(…)

Comme tous les matériaux que j’ai utilisés dans mes œuvres, le verre a révélé son aptitude à se transformer en s’adaptant à la mienne et en la nourrissant. Témoignent de cette adaptabilité : les urnes et autres contenants destinés à collecter et relater des événements de la vie quotidienne ; les sculptures noires qui, avec leurs formes hiératiques invitant à la contemplation, suspendent, statiques, le temps de la méditation ; et peut-être aussi les synthèses formelles que représentent, avec leur filet de chanvre et leur corolle en tissu, les précieux éléments en verre naturel en forme de gousse, ornés d’un motif en nid-d’abeilles gravé à la roue.

Pour moi, l’art et la vie sont comme des espaces infinis. L’art regorge de sens profonds que des artefacts permettent de rendre tangibles. Mon exploration artistique est un reflet de ma vie personnelle. (…) Sauver toutes sortes d’objets était pour moi comme ramener à la vie des identités oubliées. Et si j’étais attaché à ceux-ci, c’était bien plus en raison de leur pouvoir évocateur que de leur intrinsèque.

Enfant, (…) j’étais captivé par l’énigmatique ascension des fils de couleur le long des aiguilles et je me demandais comment ces fils pouvaient se métamorphoser en une surface. Je mis quelques années à percer ce secret, mais ce n’est qu’en 1979, à 16 ans, que je réalisai mon premier objet en tricot. C’était une besace fabriquée avec de la ficelle de chanvre, que ma mère assembla, en la cousant de main de maître, sous mes yeux attentifs. J’ai transporté mes livres de classe dans cette besace, et je considère que ce fut ma toute première œuvre textile.(…)

Un jour de 1987, vers la fin de mes études, je me surpris à considérer sous un nouveau jour la besace que j’avais utilisée pendant toutes mes années de lycée. Elle était alors usée et les coutures avaient commencé à céder. Avec un soin méticuleux, je prélevai les points de couture qui tenaient encore, comme s’il s’agissait d’une découverte archéologique, et ils servirent de base à une autre création. Les entrelacs de chanvre constituant le sac avaient pris une teinte terre foncée. Je les enfermai dans une vitrine en plexiglas, où ils prirent l’apparence d’une motte de terre vue en coupe et révélant en sa partie inférieure ce qui demeure généralement à l’abri de nos regards : en l’occurrence, un petit cadavre humain en cire noire. Ce fut la première œuvre textile que j’exposai dans une galerie d’art.

L’utilisation de matériaux récupérés ou sauvés d’une mort annoncée, telle ma vieille besace, a souvent été une caractéristique de mon œuvre. En fait, les objets que je ne cesse de glaner (…) s’avèrent finalement constituer d’importants pans de mon imagination. Dans chacun d’eux, je sens la présence cachée d’un sentiment qui ne demande qu’à être compris, amplifié et restitué au monde. »

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