Ce meuble étonnant, conçu par la manufacture d’orfèvrerie Christofle pour être présenté à l’Exposition universelle de 1878, se situe dans la lignée du somptueux mobilier d’argent destiné aux pièces de réception des rois ou de grands personnages, et traditionnellement conçu et réalisé par des orfèvres. La manufacture Christofle, spécialisée dans l’orfèvrerie en galvanoplastie depuis 1842, s’était lancée dans la fabrication de meubles en 1867 à l’occasion de l’Exposition universelle de Paris. Son ambition se situait bien au-delà d’un simple élargissement de son champ d’activités : il s’agissait plutôt de devenir un acteur influent du renouvellement du goût qu’exigeaient les architectes et d’inciter la clientèle à donner une véritable unité à la demeure, en lui proposant de coordonner le mobilier et les objets de grand luxe. La reproduction galvanoplastique permettait de décliner à l’infini les mêmes gammes de motifs. C’est dans ce contexte qu’Émile Reiber, architecte de formation et chef de l’atelier des dessinateurs à la manufacture Christofle, a conçu ce meuble complexe. Comme la plupart des œuvres présentées aux Expositions universelles, il porte un message encyclopédique dans le plus pur esprit éclectique. La façade incurvée, le piètement évidé aux lignes sinueuses, la galerie imitant le bambou autour duquel s’enroulent quatre dragons s’inspirent autant de formes du XVIII
e siècle français que du mobilier extrême-oriental. Reiber avait été profondément marqué par deux événements importants : l’Exposition universelle de 1867 qui lui avait permis, comme à ses contemporains, de découvrir l’art japonais présenté pour la première fois en Occident ; et d’autre part, un an avant la création de cette encoignure, Henri Cernuschi avait exposé sa riche collec-tion de meubles et d’objets rapportés d’Extrême-Orient, et Reiber y avait découvert la richesse plastique du bestiaire et des motifs végétaux. Émile Reiber avait réalisé un second meuble, presque identique ; seules les façades différaient pour démontrer que la galvanoplastie offrait une grande richesse d’expression particulièrement adaptée au décor des surfaces. La plaque centrale de la porte, ornée d’une geisha, a été obtenue par dépôt galvanique d’or et d’argent sur cuivre, tandis que les ferrures et encadrements en bronze doré ont été réalisés en galvanoplastie. La nouveauté réside dans l’infinie variété des couleurs, des plus vives aux plus sourdes. Christofle a précisément affirmé sa volonté de « rompre avec cette note blanche ou grise de l’argent, avec les richesses criardes de la dorure neuve » ; les nouveaux enjeux de sa démarche étaient de créer un mobilier de luxe comparable à celui des rois mais en renouvelant leur esthétique par la présence d’émaux et de métaux, dont la polychromie éclatante témoignait de l’excellence à laquelle était parvenu le progrès industriel.
O. N.-K.