Vase « Orphée »

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Vase « Orphée », Émile Gallé (1846-1904), Meisenthal et Nancy, 1888-1889 © Les Arts Décoratifs

Fleuron de l’important groupe de verreries conçues par Émile Gallé pour l’Exposition universelle de Paris de 1889, ce vase traditionnellement appelé Orphée a aussi été intitulé Deux fois perdue lorsque l’artiste l’a présenté de nouveau, mais dans une section rétrospective, lors de l’Exposition de 1900. Précédant les développements naturalistes de Gallé, sujet, forme et technique peuvent ici encore sembler « classiques », mais un regard plus approfondi révèle déjà toute la richesse et l’originalité du créateur nancéen, alors âgé de quarante-trois ans. Le sujet mythologique est issu des Géorgiques de Virgile, comme nous le rappelle l’inscription latine. Grâce à la puissance de son art, le poète Orphée obtient le droit de ramener Eurydice, sa défunte épouse, du monde des morts, mais la transgression in extremis de l’interdit posé par Pluton et Proserpine – ne pas regarder la morte avant son retour à la lumière des vivants – sépare pour la seconde fois et définitivement les deux amants. Gallé évoque brillamment l’instant dramatique de la séparation des amants, et s’adjoint pour le dessin des figures la complicité de Victor Prouvé, l’ami peintre qui lui succéda à la tête de l’école de Nancy. Mais à ce sujet d’érudition poétique Gallé associe un autre deuil, tout à fait moderne, celui de la perte de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine par la République française, perte que Gallé comme de nombreux patriotes espère révocable. La forme présente le profil strict et régulier, soufflé dans un moule, d’une urne funéraire, mais l’attache avec le pied est une extraordinaire et énergique torsion de verre encore malléable qui évoque les remous des fleuves infernaux et annonce les futures sculptures de verre, modelées à chaud dans les ateliers de Gallé. La mise en place des figures donne bien, de manière traditionnelle, une face principale à l’objet mais la dynamique tourbillonnante de la matière, de la composition et des inscriptions favorise une lecture tridimensionnelle. Techniquement, enfin, l’œuvre est à la fois pleine de références et tout à fait nouvelle. Les vases en verre à deux couches, gravé à la roue, généralement à figures blanches en camée sur fond bleu – comme le vase de Portland du British Museum –, sont parmi les chefs-d’œuvre antiques redécouverts depuis le XVIIIe siècle. Mais Gallé expérimente ici une préparation du verre totalement différente, évoquant plus les coloris des antiques en pierre dure ou la liberté d’interprétation des minéraux que l’on trouve dans la verrerie chinoise. À cette dynamique nouvelle de la coloration de la matière à chaud fait écho une liberté de la gravure à la roue qui inaugure le rôle nouveau des graveurs chez Gallé, non plus exécutants mais interprètes. Ici, plus que jamais, il semble légitime de comparer la position artistique d’Émile Gallé et celle d’un musicien, compositeur et chef d’orchestre, dirigeant l’interprétation d’une symphonie qu’il a imaginée.

J.-L. O.

Françoise-Thérèse Charpentier et Philippe Thiébaut, Gallé, catalogue d’exposition, Paris, musée du Luxembourg, Paris, Réunion des musées nationaux, 1985
L’École de Nancy 1889-1909, catalogue d’exposition, Nancy, galeries Poirel, Paris, Réunion des musées nationaux, 1999

Vase « Orphée »

Émile Gallé (1846-1904)
Meisenthal et Nancy, 1888-1889
Verre soufflé-moulé, travaillé à chaud, gravé à la roue et doré
Inscriptions au bandeau supérieur : Quis et me inquit, miseram, et te perdidit, Orpheu ? Quis tantus furor ? En interum crudelia retro Fata vocant, conditque natantia lumina Somnus.Virg. ; à gauche d’Eurydice : Ne retournez plus/en arrière/Ce serait me perdre deux fois/ Et pour toujours… AL (entrelacés et couronnés) ; sous le pied : Vitrarius faciebat Emile Gallé/Lotharing. Nanceiis/E[‡]/G/1888-1889/Effigies inv. Amicus V. Prouvé/Nancy/egregius pictor
H. 26 ; D. ouverture 17 cm
Legs Léon Cléry, 1905
Inv. 11975
© Les Arts Décoratifs

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