Point de vue : une montre, par Edwin Szabo-Dusautoir

Par Fabien • 6 jan, 2011 • Catégorie: Ecole Camondo, Rituels de table, conférence dansée : journal de création

C’était une scène étrange, une expérience saisissante. Un air de « déjà vu » comme diraient les anglais. Nous avions à peine pénétré dans la pièce que le spectacle me percuta. De drôles d’images : effrayantes et mystérieuses à la fois. Subliminales presque.

Comment une simple table avait-elle pu me mettre dans cet état ? débrider ainsi mon imagination et stimuler ma mémoire dans de telles proportions ? Toutes ces visions, je le sentais, dépassaient de très loin le cadran de mes propres expériences…

Seul le Temps, au fond de moi, pouvait accoucher d’aussi terribles fantômes et illustrer de tels enseignements avec si peu de chose… Il n’y avait presque rien sur la table et pourtant tout était là : la géométrie sacrée, la symbolique, les éléments, le creuset… Des objets ainsi disposés se dégageait une atmosphère électrique et fumante tour à tour angoissante et magique.

Représentez vous la scène : cinq plateformes rectangulaire d’un blanc mat et platiné d’or sur le pourtour étaient disposées avec une régularité et une précision telle qu’un pentagone formé de leur bordures intérieures s’inscrivait parfaitement dans un cercle au centre de la table. Je saisissais en un regard et pour la première fois la parenté entre la Monade, l’Essence et la Pentade pythagoricienne, somptueux symbole de la Vie. Quelle merveille !

Je retrouvais ainsi la trace du nombre d’or dans la disposition méticuleuse des assiettes mais également dans leur architecture interne. Chacune ressemblait étrangement à une palette d’artiste constituée de godets carrés évoluant en taille et position selon une spirale d’or aux proportions euclidiennes… Jamais je n’en avais vu de pareilles… mais je n’avais pas le temps de m’interroger sur leur fonction car une lumière vacillante au centre de la table attirait déjà mon attention.
Il y avait là un dispositif ronronnant et clapotant, alimenté sans relâche par des flammes puissantes, à mi-chemin entre un chaudron de Wicca et le four à fusion du Grand Œuvre. La danse lumineuse de l’élément feu avait des propriétés esthétiques et hypnotiques certaines. Mais ce n’était pas tout. Je sentais quelque chose de beaucoup plus primaire, quelque chose de profond, de bestial. Suspendue au dessus de la scène, je percevais une violence intemporelle mais sans incompatibilité avec l’aspect pur et liturgique de la vaisselle disposée tout autour.

J’eus alors la vision de l’autel-bûcher des antiques rituels d’un Moloch ou d’un Baal et cette atmosphère sacrificielle des premiers temps alla se renforçant lorsque j’aperçus, juste derrière, trois pyramides de chair en bloc encore fraîche et bleutée.

Je fus glacé d’effroi en devinant le sort qui les attendait. Et la scène pris tout son sens.
Je compris instantanément et comme une révélation que cette longue pique qui reposait près de moi servait à empaler de la chair inerte, et encore inoxydée, pour la plonger comme on baptise dans le liquide en ébullition. Je compris également que ces godets spiralés, une fois remplis, serviraient à l’assaisonnement.

Telle fut donc ma première expérience de ce rite que l’on nomme « Fondue » et qui vise simplement à cuire dans un caquelon quelques pièces sanguinolentes de bœuf bourguignon.

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