accueil - De la réclame à la publicité 1920-1950
  La Revue Nègre
Paul Colin, La Revue Nègre. Au Music-hall des Champs Elysées, 1925.

En 1925, l'administrateur du Théâtre des Champs Elysées, André Daven était très préoccupé car l'établissement traversait une mauvaise passe.
En tant que directeur artistique, il cherchait quel spectacle pourrait bien être présenté sur son vaste plateau. Le peintre cubiste Fernand Léger, ami de Daven, venait justement de voir l'exposition d'art nègre au musée des Arts décoratifs et lui conseilla de présenter un spectacle entièrement exécuté par des Noirs.

Peu de temps après que Léger ait fait sa suggestion, Caroline Dudley, une Américaine qui passait son temps à parcourir le monde, surgit un beau matin dans le bureau de Daven afin de lui présenter un spectacle drôle et authentiquement nègre.

Elle part donc à New York pour constituer la troupe de comédiens, elle y rencontre Joséphine Baker, très enthousiaste, qui l’accompagne à Paris avec vingt-cinq artistes dont douze musiciens, parmi lesquels Sidney Bechet et huit chorus girls.

Parmi ceux qui attendaient l'arrivée de la troupe se trouvait Paul Colin. Engagé par Daven pour réaliser l'affiche de la revue, Colin était décidé à gagner la partie. La version officielle veut que, durant la première répétition, Paul Colin regarda la troupe répéter afin de saisir l'essentiel du spectacle. Trouvant en Josephine Baker le corps exceptionnel qu'il recherchait, il décida de faire d'elle le sujet de son affiche et se permit de l'inviter dans son atelier personnel.
Dans l'affiche que créa Paul Colin, Josephine apparaît dans une robe blanche ajustée, entre deux hommes, l'un avec d'épaisses lèvres rouges, casqué de cheveux crépus, l'autre portant un chapeau incliné sur l’œil et un nœud papillon à carreaux. La vedette de la revue se présente les poings sur les hanches, dans une pause qui laisse pressentir toute sa fougue. Cependant, le visage, avec ses lèvres outrées, ne s'élève guère au-dessus du stéréotype, et les deux faciès noirs qui l'encadrent paraissent grotesques.
Pour Paul Colin, cette affiche fut le meilleur support publicitaire et le plus beau tremplin. On lui commanderait par la suite des illustrations et des décors. Il deviendrait un des affichistes publicitaires attitrés des spectacles, comme Cassandre et Loupot le seraient pour le tourisme.

La première de la Revue Nègre eut lieu le 2 octobre 1925. La salle était pleine à craquer. Le Paris chic n'était plus venu au spectacle en aussi grand nombre depuis les Ballets Russes, avant la guerre. Anciens et nouveaux riches, hommes d'affaires et aristocrates, dandies et débauchés, tous se mêlaient les uns aux autres. On distingua dans l'auditoire Robert Desnos, Francis Picabia et Blaise Cendrars.
Josephine n'hésita pas à s'approprier le rôle de libératrice de son sexe. Par ses attitudes résolument modernes, elle a contribué à accélérer cette révolution en la portant comme un symbole. Dans le Paris des années vingt, le nom de Josephine est synonyme de liberté. Avec ses petits seins, ses hanches dénudées, ses cheveux noirs coupés courts et collés à la gomina, Josephine incarnait un grand nombre de tendances, goûts et aspirations de l'époque. Elle n'était plus une personne mais un concept et devint la "garçonne"-type, celle du célèbre roman de Victor Margueritte.

Jusqu'à présent, une longue chevelure était considérée comme la plus belle parure pour la femme. Mais, déjà en 1924, Dréan chante "Elle s'était fait couper les ch'veux". Sa coupe étant tellement en vogue, Baker lancera en 1926 le Bakerfix, pommade plaquante, qui connaîtra un véritable succès. Pour les couturiers des années vingt, préoccupés de libérer le corps de la femme, Josephine devint le mannequin idéal. Le couturier qui la sculpta fut Paul Poiret, plus généralement connu comme "celui qui tua le corset". Le vêtement se composait désormais d'une tunique légèrement attachée aux hanches, glissant le long du corps. La mode fut à la simplicité.

L'affiche publicitaire de l'époque illustrait quelques-uns des rôles attribués aux Noirs par la société occidentale. C'étaient essentiellement des emplois subalternes qui étaient mis en scène. Josephine, dont la silhouette révolutionna alors la perception du corps noir, échappa à ce jeu de massacre. Le corps de Josephine et des autres membres de la troupe devait être compris comme l'un des nombreux "objets" africains qui soudain semblaient beaux à une avant-garde parisienne dont l'enthousiasme pour l'art africain se développait depuis deux décennies. La mode de l'art nègre pénétra rapidement dans la vie quotidienne de l'artiste et des milieux mondains. La Revue Nègre semble avoir constitué un tournant quant à la vulgarisation de la mode nègre en France.

 pour en savoir plus
Ecouter : Joséphine Baker "La petite Tonkinoise".(2520ko)


Michel Gyarmathy, Joséphine Baker est aux Folies Bergère, 1936.
Paul Colin, Joséphine Baker chante ses succès du Casino de Paris, 1930.
 
Melar, Théâtre Marigny. Joséphine Baker dans "La créole", 1934.